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Débats

11 juin 1968, l’histoire occultée : la police fait deux morts à l’usine Peugeot-Sochaux

Jour tragique en cette année 68, les policiers ouvrent le feu sur les grévistes de Peugeot-Sochaux qui refusent de reprendre le travail. Loin de la révolte guillerette des étudiants souvent présentée, les deux morts de Sochaux viennent rappeler ce qu’a été Mai 68 : la plus grande grève générale de l’histoire de l’Occident réprimée dans le sang.

10 juin 1968 : alors que la direction, main dans la main avec les directions syndicales, tentent de faire reprendre le travail, les ouvriers de l’usine Peugeot-Sochaux refusent et décident de continuer l’occupation commencée le 20 mai. Le lendemain matin, la police tente d’investir les lieux par la force et tire à balles réelles sur les ouvriers. Bilan de l’opération, deux morts : Pierre Beylot, tué par balles et Henri Blanchet, tombé d’un muret après le tir d’une grenade ainsi que 150 blessés.

Ces morts ne sont pas isolés : ils font partie des six morts recensés tués lors de la révolte de Mai 68. Surtout, ils sont révélateurs de l’ampleur des évènements et de la répression brutale souvent passée sous silence. Le 30 mai, alors que la grève est à son paroxysme (entre 7 et 10 millions de travailleurs selon les estimations), De Gaulle va tenter d’imposer la reprise du travail sur la base des acquis ridicules des accords de Grenelle en s’appuyant sur les directions syndicales. Une tâche loin d’être évidente malgré les manœuvres de la direction de la CGT pour imposer la reprise : négociations entreprise par entreprise, votes truqués voire aucun vote, etc. Mais cela ne suffit pas à entamer la détermination des grévistes. Le jour où les travailleurs de Peugeot-Sochaux décident de continuer le mouvement, il y a encore, malgré les consignes des directions syndicales, 1 million de grévistes dans le pays !

C’est dans ce contexte que la répression va s’accentuer pour démoraliser les éléments les plus combatifs. Outre les interventions policières brutales, le pouvoir gaulliste s’appuie également sur des milices créées pour l’occasion, les Comités de Défense de la République (CDR) qui sont aussi –voire plus - violents et armés que les forces de répression officielles. Le 29 juin, un jeune communiste est tué par balles par un membre des CDR. Dans le même temps, la répression administrative sévit également. Le 12 juin, les manifestations sont interdites et douze organisations d’extrême gauche sont dissoutes par décret. La police harcèle les militants, investit les réunions sous n’importe quel prétexte, comme par exemple la diffusion de films « subversifs », à l’image « la reprise du travail aux Usines Wonder », document rare qui relate la révolte d’une jeune ouvrière face à la reprise du travail imposée par les bureaucrates syndicaux.

Cette répression brutale, loin d’être dénoncée par la CGT et le PCF, qui connaissent plusieurs morts dans leurs rangs, est au contraire justifiée pour imposer le retour au travail et la bonne tenue des élections législatives. Après la mort des ouvriers de Peugeot-Sochaux, la fédération PCF du Doubs publie un communiqué se félicitant que « l’ordre a[it] régné grâce au calme et à la dignité des travailleurs » et appelle à donner satisfaction aux revendications car c’est ainsi que « pourra être rétablie la situation afin de supprimer tout risque de nouveaux désordres ». [1]

L’histoire des morts de Peugeot-Sochaux, loin d’être un détail, est donc un double révélateur. Sur la répression de l’Etat tout d’abord qui, loin de tout le vernis « démocratique » affiché, en période de lutte sociale aiguisée, peut signifier la liquidation physique des ouvriers les plus combatifs. Mais aussi sur le rôle des directions réformistes du PCF et de la CGT qui, loin d’être de simples « modérés », ont été le bras armé de l’Etat pour imposer la reprise du travail et camoufler les morts de Mai. Deux raisons de plus pour se souvenir de Pierre Beylot et de Henri Blanchet, morts pour éviter l’ébranlement du pouvoir gaulliste.




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