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Politique

Cheminots, fonction publique, étudiants…

2018, vers un mouvement comme en 1995 ?

1995. Depuis l’annonce du projet de réforme de la SNCF par ordonnance, le souvenir de 1995 et du mouvement de grève générale qui a fait échouer le plan Juppé de réforme des retraites, plane sur les esprits… et s’invite dans les colonnes de la presse bourgeoise. Quand Le Parisien, 20 minutes, et L’Obs s’interrogent – « SNCF : vers une grève des cheminots comme en 1995 ? » - Raymond Soubie, ex-conseiller de Nicolas Sarkozy, qui « n’y croit pas », tente de se rassurer. Frayeur du patronat et espoir de l’opposition de gauche, de 1995, le mois de mars 2018 en a cependant tous les ingrédients.

Les ingrédients d’un mouvement social d’ampleur

L’ensemble des organisations syndicales – Unsa et CFDT comprises – sont prêtes à appeler à la grève, même si la date n’est pas encore définitivement arrêtée. Elle le sera le 15 mars, au lendemain du dépôt de projet de loi par le gouvernement, et le mouvement devrait s’ancrer dans le temps. La CGT-Cheminot s’est d’ores et déjà dit prête à mener « un mois de grève » pour « faire plier le gouvernement ». Et si le 22 mars, journée de mobilisation des fonctionnaires, sera également une date de manifestation nationale pour les cheminots de la CGT-Cheminot, de l’Unsa et de SUD-Rail à laquelle la CFDT pourrait participer, c’est au lendemain que les syndicats des travailleurs de la SNCF prévoient d’entrer en grève… et jusqu’au recul du gouvernement.

La situation est d’autant plus explosive socialement que, depuis plusieurs semaines couve la mobilisation contre la loi Vidal et la sélection à l’université. Avant les vacances d’hiver, la contestation au sein des personnels enseignants et administratifs des universités et des étudiants, restait relativement restreinte à quelques universités – Toulouse Le Mirail, Paris 1, Rennes 2, Paris 5, Paris 4 – avec la reprise, celle-ci commence à s’étendre à d’autres facs – Montpellier, Poitiers – et à gagner en superficie. Lundi, après une semaine de vacances, l’université Paul Valéry de Montpellier était bloquée : l’AG de lundi a réuni 400 personnes et une réunion d’informations le lendemain a rassemblé près de 1 000 étudiants, personnels et enseignants.
Dans l’Éducation Nationale, la réforme Blanquer du lycée et du bac, vite étouffée par la venue des vacances scolaires, n’est pas non plus bien passée. Les inquiétudes sont nombreuses, notamment à propos de la mise en place du « bac local » et du risque de voir les inégalités scolaires se creuser entre établissements et zones géographiques, tout comme au sein des élèves, avec le renforcement de la logique de tri social que charrie le projet de lycée « à la carte ».

Mais, en vérité, c’est l’ensemble de la fonction publique, qui est appelée à se mettre en grève le 22 mars prochain, et grogne d’une colère sourde. Déjà, le 10 octobre 2017, les fonctionnaires étaient dans la rue pour protester contre le gel du point d’indice qui met à l’arrêt la progression salariale et mine leur pouvoir d’achat depuis plus de 10 ans, contre le rétablissement de la journée de carence, et la dégradation des conditions de travail dans le service public. Le projet de suppression de 120 000 fonctionnaires d’Emmanuel Macron passe mal, tout comme le projet d’un plan de départ volontaire et la baisse du nombre de places aux concours.

Avec cela, la mobilisation du 22 mars de la fonction publique, dans un contexte de montée au créneau des cheminots, a des chances d’être très suivie…. Et un vrai succès si elle parvient à s’agréger à la colère des travailleurs du rail pour la défense conjointe d’un service public de qualité auquel s’attaquent de front les politiques de privatisation et de libéralisation du gouvernement. D’autant plus que, dans le cas où le gouvernement parviendrait à casser le statut de cheminot, cela serait une brèche ouverte pour s’attaquer à celui de fonctionnaire.

La frayeur du patronat et du gouvernement : un mouvement de l’ensemble du corps social

Bien entendu, si Le Parisien, l’Obs et 20 minutes s’inquiètent de la possibilité d’un mouvement social digne de 1995, c’est également la crainte du gouvernement. Pour tous les éditorialistes, comme pour Raymond Soubie, ex-conseiller de Nicolas Sarkozy, spécialiste du déminage des questions sociales, la question clef est celle de l’opinion publique et de la massification du mouvement. Sur Europe 1, Raymond Soubie affirmait qu’il « n’y a pas un risque [de mouvement social], il y a une certitude. […] Il y aura des perturbations, c’est tout à fait clair. Est ce qu’il y aura un phénomène comme 1995, je ne le crois pas. […] En 1995, il y a eu une mobilisation de tout le corps social de l’entreprise », mettant en doute sa possibilité.

Du côté de l’opinion publique, les multiples attaques médiatiques contre la SNCF depuis le début de l’année apparaissent aujourd’hui comme une stratégie claire pour casser la légitimité du service public de transport. Cependant, contrairement à ce que voudraient faire penser les éditorialistes, il n’est pas si sûr que cette bataille de l’opinion soit perdue. Les français restent attachés au service public de transport, comme le soulignent les réactions face à l’annonce des suppressions de 56 lignes et de plus de 190 gares du rapport Spinetta.

La stratégie du gouvernement : diviser le corps social, étaler les attaques, fragiliser la riposte syndicale

En effet, le gouvernement, au travers de la personne d’Edouard Philippe a « déminé » un certain nombre de sujets, qui « sont plus généraux », dont « on ne voit pas exactement le contour comme le souligne Raymond Soubie. En effet, pour Stéphane Robert, journaliste sur France Culture, la stratégie du gouvernement pour éviter la situation de 1995 a été de « dédoubler sa partition » : supprimer le statut pour les nouveaux salariés, et ménager les usagers et les élus en affirmant ne pas toucher aux petites lignes non rentables. Celles-ci viendront à être supprimées dans un second temps, par décision régionale. Pour ce qui est des statuts des embauchés actuels de la SNCF, ils sont eux aussi théoriquement épargnés par cette réforme du rail. Il s’agira de les attaquer dans un second temps. « La deuxième étape est la réforme des retraites et la suppression des régimes spéciaux en 2019 » précise-t-il.
La « bataille du rail » du gouvernement contre les cheminots n’est qu’une première attaque qui vise, à affaiblir les syndicats en multipliant les facteurs de discordes. Un assaut que le gouvernement espère gagner pour ouvrir la brèche de la suppression du statut de fonctionnaires et de la réforme des retraites notamment.

Cheminots, fonctionnaire, enseignants et étudiants : tous ensemble pour la défense du service public

Les organisations attendent le retour de la copie du gouvernement prévue pour le 14 ou le 15 mars avant de donner une date de lancement de la grève reconductible, même si d’ors et déjà, la date du 22 mars est retenue comme journée de manifestation nationale. Après cette journée de mobilisation en commun avec la fonction publique, il est très probable que soit lancé un mouvement de grève reconductible à la SNCF, tandis que le gouvernement a déjà annoncé son plan et sa volonté de recourir aux ordonnances pour passer en force la casse du service public de transport. Cette date du 22 mars, cinquantenaire du lancement de mai 1968, devrait être le début d’un mouvement puissant des cheminots, des étudiants et enseignants, de la fonction publique dans son ensemble si l’on veut mettre un coup d’arrêt au gouvernement dans sa boulimie de privatisation et de casse des conditions de vie et de travail de l’ensemble des salariés.




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