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Monde

Pologne fête de l'indépendance

60 000 personnes à Varsovie suite à un appel de l’extrême droite

11 novembre, date de l'armistice de la guerre 14-18 pour beaucoup, mais pour la Pologne c'est la fête de l'indépendance, cette année la manifestation a vu 60 000 personnes défiler à l'appel de l'extrême droite sous le mot d'ordre « Nous voulons Dieu ». Cette manifestation montre une fois encore la scission qui s'opère dans la société polonaise.

À l’occasion de la Fête de l’Indépendance, organisée par l’extrême droite, l’anniversaire du retour de la Pologne sur la carte de l’Europe après 123 ans de partages entre la Russie tsariste, la Prusse et l’Empire austro-hongrois, 60 000 manifestants se sont retrouvés samedi dans le centre de Varsovie pour une marche nationaliste, ce qui en fait donc l’une des plus grosses manifestation xénophobe depuis les années brunes. Le rassemblement se tenait sous le mot d’ordre officiel « Nous voulons Dieu », une expression rappelant un chant catholique interprété parfois aujourd’hui comme un rejet de l’islam.
Cette année, la « Marsz Niepodległości » a rassemblé des militants de l’extrême droite et fasciste de l’Europe entière pour dire que « la culture chrétienne est supérieure à la culture islamique ». Les slogans étaient ouvertement anti-européens, anti-libéraux et islamophobes. « Pas de Pologne islamiste, pas de Pologne laïque, mais une Pologne catholique », pouvait-on entendre ou bien encore « La Pologne pure, la Pologne blanche »... de quoi faire frémir.

Dans ce pays, où les capitalistes ont vu, après la chute de l’URSS, un nouveau marché tout à fait alléchant, l’ultra-libéralisme a fait des ravages. Les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de livrer le pays aux requins et, sans opposition, les polonais se sont tournés petit à petit vers les nationalistes et depuis que le PiS est à la tête du pays, encore plus à droite. Ce n’est pas pour rien que le groupuscule fasciste Camp national-radical (ONR) avait défilé dans les rues de Varsovie en avril dernier pour célébrer le 83ème anniversaire de la création de ce mouvement qui a été interdit puis re-autorisé en 1993. C’était la première manifestation d’ampleur d’un groupe fasciste en Pologne depuis 1944. Depuis, le groupe ne cesse de croître et d’occuper un espace politique de plus en plus grand.

Des fascistes avec le vent en poupe

L’ONR se sent pousser des ailes avec la politique du gouvernement nationaliste et ultra-conservateur PiS. Le gouvernement doit faire face à une opposition déterminée dans la rue mais qui peine à trouver une incarnation politique. Depuis 2015, le gouvernement a dû notamment reculer sur l’interdiction de l’avortement et une réforme sur l’éducation. Pour autant, le parti au pouvoir qui prend des mesures de plus en plus autoritaire notamment sur la liberté de la presse et sur l’indépendance de la justice ne semble pas en position de faiblesse et s’accommode très bien de cette poussée extrémiste.

A l’instar de Donald Trump qui avait félicité la Pologne pour sa défense de « la civilisation occidentale ». Les manifestants ont scandé samedi des chants de haine. « Dieu, honneur et patrie » , « Gloire à nos héros », Du sang propre », « Prions pour un holocauste des musulmans »,« Foutez le camp avec vos réfugiés » ou « A coups de marteau, à coups de faucille, battre la racaille rouge », chant anti-communiste et anti-russe, voilà ce que l’on pouvait entendre dans les rue de Varsovie. De nombreux jeunes étaient habillés tout en noir, uniforme de l’ONR, certains avec leur brassard vers marqué de leur symbole représentant leur phalange ce qui glace le sang et nous rappelle les heures les plus dramatiques de l’histoire.

Le PiS main dans la main avec les fascistes

Les réponses du gouvernement aux nombreuses questions sur cette réussite de l’extrême droite polonaise donne également des sueurs froides. A l’occasion d’une conférence de presse, en fin d’après-midi samedi, le ministre de l’intérieur Mariusz Błaszczak, à la question d’un journaliste qui lui demandait de réagir à ces slogans racistes, a répondu : « Il n’y a pas eu d’incidents (...) C’est seulement votre opinion, parce que vous vous comportez comme un activiste politique ». Dans le même temps, à Cracovie, le chef de file du parti au pouvoir, l’homme fort du pays, Jaroslaw Kaczynski, a réclamé des réparations à l’Allemagne pour son agression contre la Pologne durant la Seconde Guerre mondiale. « Ce n’est pas seulement une question matérielle. Il en va de notre statut, de notre honneur. Et ce n’est pas du vent, c’est bel et bien notre exigence, une exigence tout ce qu’il y a de plus sérieux ».

La seule voix à avoir faiblement condamné les chants a été le ministère des Affaires étrangères qui a publié une déclaration sur la marche de l’indépendance en soulignant que « C’était une grande fête des Polonais. En même temps, nous rappelons que les autorités polonaises condamnent fermement les opinions fondées sur des idées racistes, antisémites et xénophobes. Pour cette raison, l’AMF s’est opposée, entre autres, à la visite en Pologne de M. Richard B. Spencer ».
Une pseudo condamnation bien faible lorsque l’on voit toute la satisfaction du camp de Kaczynski. Le président polonais, Andrzej Duda a expliqué que « le plus important est l’attachement à notre patrie, à notre peuple. Cela devrait se placer au-dessus de tout : de nos divisions idéologiques, de nos différentes opinions politiques ».
Si la seule limite imposée par le gouvernement polonais, a été la prise de parole du leader américain du mouvement suprémaciste blanc, Richard Spencer, censé participer au rassemblement, a été interdite,cela n’a été motivé qu’au motif que il ne doit pas apparaître publiquement. C’est bien mince comme couverture lorsque l’on sait qu’il y a pu y avoir le discours du fasciste italien Roberto Fiore, associé au Nuclei Armati Rivoluzionari (NAR), condamné à 9 ans de prison pour agression à la gare de Bologne.

Duda qui joue double jeux

Andrzej Duda a invité Donald Tusk, l’ancien Premier ministre libéral, aujourd’hui président du Conseil européen, et bête noire des conservateurs du Droit et de la Justice (PiS). Ce qui est restée en travers de la gorge de notables du PIS. Elle symbolise la fracture de plus en plus visible entre le président et le parti qui l’a fait élire et qui se rapproche de plus en plus des groupes fascistes. Les appels à l’unité sont restés lettre morte : Donald Tusk s’est fait siffler au moment où il déposait sa gerbe de fleurs. Cette invitation a été faite notamment dans l’optique de confirmer à l’UE, la fidélité de la Pologne à cette dernière puisque ce lundi la Pologne a signé avec l’ensemble des pays de l’Union européenne le nouveau programme d’investissement militaire conjoint et de mise en œuvre de projets pour aider l’UE à relever ses défis en matière de sécurité. Ce qui ne mettra pas en odeur de sainteté le président face à sa base électorale qui est de plus en plus anti-européenne mais qui, en attendant, lui permet de renforcer le côté anti-russe.

Une opposition déterminée

Pour autant, il ne faut pas croire que l’ensemble de la Pologne est entrain de tomber du côté obscur, puisque deux contre-manifestations, organisées par des groupes antifascistes et les partis d’opposition, ont eu lieu en même temps à l’autre bout de la ville pour protester contre le virage autoritaire de l’actuel gouvernement. Une jeune femme interrogée a expliqué manifester « contre le fascisme qui se répand dans le pays ». Plusieurs manifestants antifascistes portaient des panneaux reproduisant le texte, dénonçant le pouvoir, laissé par un homme qui s’est immolé par le feu à Varsovie le 19 octobre dernier.

Piotr, un chimiste de formation de 54 ans, s’était versé un liquide sur le corps puis y a mis le feu en criant « je proteste », selon les témoins, devant un des grands bâtiments de la capitale polonaise. Sauvé in extremis, il avait été transporté dans un état grave dans un hôpital où il décédera. Dans les tracts que l’homme a laissés sur le lieu de son immolation, il se présentait comme « un homme ordinaire, tout comme vous ». Il protestait notamment « contre la limitation par le pouvoir des droits civiques », « la violation des règles démocratiques » et « de la Constitution », « la destruction du Tribunal constitutionnel et du système judiciaire indépendant » par le PiS. « J’aime la liberté avant tout ». Dans ces tracts, Piotr avait également accusé le président du PiS Jaroslaw Kaczynski et la direction du parti « d’avoir son sang sur les mains » et appelé les Polonais à changer ce pouvoir « avant qu’il ne détruise entièrement notre pays, avant qu’il ne nous prive complètement de la liberté ». « J’aime la liberté avant tout. C’est pour cela que j’ai décidé de m’immoler et j’espère que ma mort ébranlera les consciences » avait-il écrit. Ces mots et cet acte désespérés face à la fuite en avant du pays ne sont donc pas restés lettre morte. Le 11 novembre, des polonais ont décidé de descendre dans la rue pour montrer que l’espoir d’un changement est encore possible et que la rue n’appartient pas encore aux populistes du PiS ou aux fascistes de l’ONR.




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