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Racisme d'Etat

Agression raciste à Beaune : quand l’Etat transforme les victimes en voyous

La semaine dernière, à Beaune, un groupe de jeunes de quartier s'est fait tiré dessus. Des coups de feu accompagnés d'insultes racistes « sales bougnoules, rentrez chez vous ! ». Dix jours après cette agression d'une extrême violence, le silence et l'indifférence générale sont toujours de mise et le traitement judiciaire et médiatique est marqué par l'invisibilisation du caractère raciste de l'agression et la stigmatisation des victimes, qui tendent à en être tenues pour responsables.

Crédits photos : JSL

Dans la nuit du dimanche 29 juillet au lundi 30, une voiture a foncé sur une quinzaine de jeunes qui discutaient sur une aire de jeux dans le quartier de Saint-Jacques, à Beaune. Les jeunes ont réussi à éviter, in extremis, le véhicule. Mais, dans les coups de 4h du matin, une autre voiture revient sur les lieux, et les deux passagers, armés d’un fusil de chasse de petit calibre tirent sur eux. Les coups de feu ont blessé sept d’entre eux, âgées de 16 à 20 ans. Six d’entre eux ont été admis à l’hôpital de Beaune et une victime grièvement blessée - le corps criblée de balles de plomb, dans les reins, les poumons, les jambes.. - a été transférée au CHU de Dijon.

Une agression d’une extrême violence. Les victimes, qui affirment ne pas connaître leurs agresseurs, sont aujourd’hui toutes, psychologiquement, en état de choc. Alors que les autorités, les enquêteurs et les médias mettent l’accent sur un possible « règlement de comptes », entre différentes « bandes », les victimes de l’agression dénoncent quant à elles une agression raciste, « perpétrée au hasard ».

«  J’ai vu à leurs regards, qu’ils avaient une haine envers nous... Le pire, c’était les propos .Comme quoi on était des bougnoules et qu’on n’avait rien à faire dans ce pays et qu’ils allaient revenir calibrés » déclare l’une d’entre elles. Toutes, sans exception, mentionnent ces propos racistes tenus par leurs assaillants. Alors que ces témoignages ne laissent aucun doute sur le caractère raciste de l’agression, ce dernier tend à être complètement invisibilisé, et ce, au profit de la thèse du règlement de comptes.

Contacté par Le Monde, le procureur adjoint de Dijon assure qu’à ce stade de l’enquête, aucune piste n’est privilégiée : « Il est possible que des injures racistes aient en effet fusé, mais est-ce le mobile de l’agression ? Rien n’est moins sûr... Nous sommes en train d’entendre toutes les victimes et de regarder les bandes de la vidéosurveillance. Toutes les hypothèses, de l’agression raciste au règlement de comptes en passant par une rivalité entre bandes, sont envisagées  », affirme t-il.

Les médias – lorsque ces derniers daignent visibiliser et porter de l’intérêt à cette affaire et à ses victimes - mettent en avant la piste du règlement de comptes, qui serait « privilégiée ».. Cette piste du règlement de comptes, tant mise en avant par la justice et les médias, tend à faire deux choses : étouffer la nature raciste de cette agression et tenir les victimes, renvoyées au statut de prétendus « voyous », « délinquants », pour responsables et coupables de l’agression qu’ils viennent de subir. Alain Sugneau, maire de Beaune, a même envisagé la mise en place d’un couvre feu pour les mineurs !

Le traitement politique et médiatique est ici symptomatique des clichés que l’on assigne aux jeunes issus de quartiers, et de la manière dont l’Etat français et ses relais traitent ces derniers. Ainsi, même lorsque ces derniers sont, à n’en pas douter selon les faits et les témoignages, victimes d’une agression raciste d’une extrême violence, ils sont, que cela soit fait de manière implicite ou à l’inverse totalement décomplexée, traités comme des coupables. Comme si l’agression en soi ne suffisait pas, la violence se poursuit même après. Celle de ne pas être reconnus comme des victimes mais comme des coupables, celle de ne pas être entendus et écoutés.

Le traitement politique de cette agression a par ailleurs été dénoncé par des associations antiracistes qui ont dénoncé les commentaires haineux sur les réseaux sociaux, ainsi que l’attitude des médias, politiques et de la justice. Ce traitement a, légitimement, également procuré la colère des jeunes qui ont subit l’agression.

Ces derniers déplorent en effet le «  manque de soutien des autorités locales, voire nationales, face à une agression d’une exceptionnelle gravité qui s’est finalement conclue par une fusillade qui aurait pu leur enlever la vie  ». Du côté de la classe politique, c’est en effet le silence radio depuis 10 jours. Un silence et une indifférence généralisés qui sont une nouvelle illustration du fait que, dans cette société, toutes les vies n’ont pas la même valeur. Il est fort probable que si le contexte était différent, si les jeunes n’étaient pas issus de quartiers, n’étaient pas d’origine maghrébine et/ou assignés comme tel, le traitement, qu’il soit judiciaire, politique ou médiatique, aurait été tout autre. Face au silence, à l’invisibilisation et à l’indifférence généralisés, ces derniers souhaitent être enfin entendus, que leur parole soit prise en compte et considérée comme légitime.

Ainsi, l’une des victimes a déclaré dans une vidéo : « Nous on est là à courir à gauche à droite, à prouver que c’est pas un règlement de comptes, qu’il s’agit vraiment d’un acte raciste  ». Encore une fois, il semblerait que pour ces victimes de violences racistes, l’obtention de la justice et la reconnaissance du statut de victime d’agression raciste risquent d’être un combat. Un combat pour imposer un autre récit que celui des médias et des politiques et pour que ces jeunes soient reconnus par la justice, celle là même qui a rapidement écarté la piste raciste de l’agression, comme victimes d’une agression à caractère raciste.




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