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Monde

Après la mort de deux mineurs à Jérada, menace d’embrasement généralisé ?

Après le Rif, c’est le Nord-est marocain qui se soulève

Ils sont des milliers à descendre depuis plusieurs jours dans les rues de Jérada, ville du Nord-Est marocain, à la frontière avec l'Algérie. Les manifestants et les manifestantes dénoncent la pauvreté et la marginalisation de cette ancienne région minière. Le mouvement a commencé à la suite de la mort de deux mineurs dans un puits clandestin d'extraction de charbon : dans la tête des manifestants autant que chez les autorités marocaines, il y a toujours le mouvement qui continue à secouer le Rif marocain. Espoir pour les uns, inquiétude pour les autres…

Ils avaient 23 et 30 ans, ils étaient frères et l’un d’eux avait un enfant en bas âge. Ils sont morts dans le puits clandestin d’une mine de charbon, près de Jérada au Maroc. « Vendredi 22 décembre à 7 heures du matin, alors que trois mineurs tentaient d’aérer leur puits en creusant une allée vers un puits voisin, ils ont été surpris par un torrent d’eau assez puissant », indique une source au site telquel.ma, selon laquelle un mineur a réussi à être secouru par les ouvriers « car il s’est accroché au treuil à l’aide duquel le charbon est remonté à la surface ».

Pour Said Almanajmi, un acteur associatif présent sur le lieu de l’incident, l’opération a été très difficile pour extraire les corps car le puits est sinueux et fait 70 mètres de profondeur. Il a fallu près de 36 heures pour sortir les corps des deux victimes, grâce à « des mineurs qui se sont portés volontaires pour pomper l’eau et descendre repêcher les corps ».

Ces morts ont déclanché la colère des habitants de la région

Ces décès ont suscité colère et émoi au sein de la population locale. Depuis, Jérada, est secouée de manifestations. Lundi, pour la deuxième journée consécutive, plusieurs milliers de personnes étaient rassemblées pour dénoncer « l’abandon » et « marginalisation » de cette ancienne ville minière, ainsi que « les conditions de vie difficiles » selon Said Zeroual, un responsable local de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH). Selon le site media24.com, les habitants ont gagné les abords du siège de la province de Jerada, gardé par les forces de l’ordre qui avaient été également mobilisées en masse aux entrées de la ville. Les autorités ont été suspectées de vouloir organiser une inhumation discrète des deux mineurs, dans la nuit du 24 au 25 décembre, pour éviter une mobilisation des habitants. Cette volonté de passer ces décès sous silence a mis le feu aux poudres et, en signe de solidarité, « toute la ville observe une grève générale », selon Zeroual.

Une situation de pauvreté généralisée dans le pays

A l’image des slogans chantés lors des rassemblements, la population de Jérada fait le lien entre ces morts et la pauvreté du pays. Ils ont repris des slogans du mouvement de contestation du Hirak, qui a agité tout au long de l’année écoulée la région voisine du Rif. Les manifestants font également le lien avec Mohamed Bouazizi, le vendeur tunisien dont le suicide fin 2010 avait déclenché le mouvement révolutionnaire contre Ben Ali, ou encore avec Nasser Zefzafi, leader du Hirak, mouvement social du nord du Maroc. La vile de Jérada est un peu une ville témoin de la crise économique que traverse le pays.

La ville de Jerada est connue pour ses houillères pour lesquelles travaillaient quelque 9.000 mineurs au moment de l’annonce de la fermeture, à la fin des années 1990. L’activité minière constituait alors la principale ressource de la ville. Depuis la fermeture des mines, la population de la ville est passée de 60 à 45.000 habitants. Un accord passé en 2001 prévoyait un plan de développement de façon à entériner la fermeture définitive des houillères et développer d’autres secteurs mais, depuis, rien n’a été fait pour qu’il y ait un début de mise en œuvre de ce plan.

De fait, malgré la fermeture de l’activité minière, « une bonne partie des habitants de Jerada [...] risque sa vie pour aller récupérer du charbon dans les mines désaffectées », souligne sur son site l’hebdomadaire TelQuel. « Chaque année, deux à trois hommes meurent en silence dans les mêmes conditions. Faute d’alternatives économiques, des jeunes souvent diplômés sont contraints de creuser des mines clandestines », explique pour un militant, cité par le média en ligne Yabiladi. Selon des données du Haut-commissariat au plan (HCP), l’organisme statistique marocain, Jerada est l’une des communes les plus pauvres du Maroc.

Inquiétude au Makzen

C’est ainsi que certains se voient obligés, pour survivre, « d’exploiter des mines clandestines, parfois jusqu’à 100 mètres de profondeur, en vue de creuser le charbon et de le vendre à certaines personnes à Jerada ayant des permis de commercialisation du produit ». Magouilleurs locaux et autorités corrompues, voilà les deux piliers de la pauvreté structurelle contre laquelle s’élèvent les manifestants, ces derniers jours.

A Rabat, depuis le Makhzen, le noyau central d’une monarchie autoritaire inféodée à l’impérialisme français, on suit de très près l’évolution de la situation. La semaine dernière, onze enfants, âgés de 10 à 14 ans, étaient arrêtés, dans le Rif, pour « participation à manifestation illégale » à Imzouren. Les autorités locales, sur ordre du Palais, voulaient frapper un grand coup. Avec ce nouveau front, ouvert à Jérada, Mohamed VI et ses protecteurs au Quai d’Orsay et à l’Elysée ont raison d’être inquiets.

[Crédits photo : Fadel Senna-AFP]




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