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Monde

38 voix contre au Sénat

Argentine. L’avortement restera un privilège de classe

Avec 38 voix contre, 31 en faveur et 2 abstentions, le Sénat argentin a rejeté le projet de loi sur la légalisation de l’avortement. Le vote a eu lieu peu avant 3 heures du matin (heure argentine) ce jeudi 9 août, après presque 17 heures de débat, alors que des millions de femmes dans les rues revendiquaient, sous la pluie, la fin de l’avortement clandestin et l’extension de leurs droits.

Le projet de loi avait été approuvé le 14 juin par la Chambre des députés, 13 ans après sa première présentation, et proposait le droit à l’avortement libre et gratuit pendant les quatorze premières semaines de grossesse. La proposition devra maintenant attendre le milieu de l’année prochaine pour être examinée à nouveau – ce qui lui est défavorable car il s’agit d’une année électorale, et que le renouvellement des deux chambres n’aura lieu qu’en décembre 2019.

Entre-temps, les corps et les désirs des femmes argentines continueront d’être régis par une loi de 1921, qui n’autorise l’avortement que dans les cas de viol ou de risque pour la vie de la femme.

Ce qui a été très clair au cours de cette session, c’est que les sénateurs argentins n’ont aucun problème à pousser leurs arguments réactionnaires et conservateurs jusqu’à leurs limites pour cantonner les femmes à une place d’incubateurs à leur service. Dans des discours tout à fait scandaleux, ils ont parlé des similitudes et des différences entre les êtres humains et les chimpanzés, du supposé instinct maternel des femmes, et affirmé que sans maternité les femmes n’ont pas d’avenir. Les sénateurs sont allés jusqu’à déclarer qu’il existe des viols qui ne seraient pas violents pour les femmes qui les subissent. Pour finir, une sénatrice a eu le toupet de dire que bien qu’elle n’ait pas lu le projet de loi, son vote irait contre le droit à l’IVG.

Pour sa part, l’ancienne présidente et actuelle sénatrice Cristina Kirchner, qui a bloqué le débat parlementaire sur le droit à l’avortement pendant deux mandats présidentiels, malgré les demandes de multiples organisations et collectifs de femmes, s’est enfin proclamée en faveur du projet de loi. Cependant, elle a conseillé aux jeunes femmes mobilisées de ne pas se fâcher contre l’église ou les prêtres, dans un clin d’œil au clergé et à cette institution réactionnaire qu’est l’Eglise et qui a joué un rôle clair dans le lobbying envers les sénateurs pour que ce droit élémentaire ne soit pas voté. Pourtant, les nombreuses femmes mobilisées dans les rues de Buenos Aires et partout dans le pays ne sont pas d’accord, car face à ce résultat et à l’impact évident que l’Église a sur les législations argentines, le mot d’ordre de « séparation de l’Église et de l’État » commence à se faire entendre de plus en plus fortement.

La lutte continue !

Ce rejet du projet de loi continue de nous priver, en tant que femmes, de la décision sur notre propre corps et nos désirs ; il nous offre soit l’esclavage d’une maternité non choisie, soit le danger d’un avortement clandestin qui peut avoir de conséquences graves allant jusqu’à la mort. Cependant, il est grand temps de démontrer que nous n’allons pas accepter cette situation de mépris pour la vie des femmes. En Argentine et partout dans le monde, les femmes doivent amplifier la mobilisation, l’organisation et la lutte jusqu’à l’obtention de ce droit élémentaire.

Si la frustration, la colère et la haine envers la classe dirigeante et les politiciens à leur service, qui n’ont pas hésité à utiliser les arguments les plus rétrogrades pour justifier leur rejet du projet de loi, sont légitimes, il est également clair que les femmes n’ont rien à attendre de leur part. Comme le dit à juste titre Andrea d’Atri : « Tous les droits que nous avons gagnés, nous les avons obtenus par notre lutte. Nous sommes arrivés jusqu’ici sans le soutien, et parfois avec le boycott ouvert, des dirigeants de nos syndicats. Mais nous nous sommes mises en grève et mobilisées, parce que nous savons que nous n’avons jamais rien obtenu sans nous battre. Il a été démontré que nous ne pouvons pas mettre nos espoirs dans les manœuvres et le lobby parlementaire, que nous ne devons pas laisser notre destin entre les mains d’experts négociateurs, et encore moins entre les mains du calcul fortuit des probabilités. Notre force réside uniquement dans notre lutte et organisation. »

Les femmes argentines ont gagné les rues du monde entier

A Buenos Aires, une grande foule attendait le résultat du vote devant le Congrès. Comme les foulards verts ne connaissent pas de frontières, le “pañuelazo” a fait écho dans une centaine de villes à travers le monde. A Paris, plus de 400 personnes se sont rassemblées devant le Sénat français pour accompagner la lutte des femmes argentines mais aussi de toutes les femmes latino-américaines qui se lancent dans la lutte pour la légalisation de l’avortement dans leur pays.


Crédits photo : ACAF




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