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Politique

Réforme du bac et du lycée

Bac 2021 : la Blitzkrieg de Blanquer sur le lycée

C’est avec quelques minutes de retard que le ministre de l’Education Nationale, Jean-Michel Blanquer a annoncé, rue de Grenelle, le contenu de la très redoutée réforme du baccalauréat, surtout, et celle du lycée. Suivant de prêt les recommandations du rapport Mathiot, le ministre a confirmé la mise en place d’un « bac local » rompant avec la logique de diplôme national, la suppression des filières S-ES-L pour accroitre la spécialisation. Prudent, le ministre a cependant laissé dans le flou, d’autres points épineux comme les enseignements en seconde, la présence d’un non-enseignant dans les jurys des oraux de bac. L’annonce de la réforme de la filière technologique, quant à elle, a été différée.

Une réforme « blitzkrieg »

Jean-Michel Blanquer a dévoilé, ce mercredi 14 février, le contenu très attendu de la réforme du baccalauréat et du lycée. La préparation de cette réforme intervient dans des temps très courts. Seulement un mois après le rendu du rapport Mathiot, à peine quelques rendez-vous avec les associations et les fédérations des syndicats d’enseignants, voilà Jean-Michel Blanquer qui rend sa copie. Une précipitation qui surprend aux vues des enjeux. « On irait aussi vite pour transformer le transport aérien, les catastrophes seraient inévitables » assure Jean-Yves Rochex, professeur de sciences de l’éducation à Paris 8, au micro- de France Culture. A ce rythme, il ne s’agit pas vraiment de l’intérêt des lycéens et futurs étudiants. En effet, la réforme du baccalauréat et du lycée a un goût de promesse politicienne – puisque promise par le président Macron durant sa campagne – et surtout d’injonctions budgétaires. Avec 120 000 postes de fonctionnaires à supprimer, un budget de l’éducation constant malgré la hausse démographique dans les établissements, il s’agit avant tout de réduire les coûts d’un examen national et d’un lycée jugés trop coûteux.

Contrôle continu, oral, et prise en compte du livret scolaire

Dans le rapport Mathiot, il était déjà question de diviser l’épreuve de l’examen du baccalauréat sous deux formes : le maintien d’épreuve en contrôle terminale – comme c’est le cas actuellement – et l’introduction –nouveauté – d’une dose de contrôle continu. Blanquer confirme que « quatre épreuves compteront pour 60% dans les résultats, et se décomposent en deux épreuves de spécialités qu’on passe après les vacances de printemps puis deux autres épreuves à la fin du mois de juin », le français en fin de première et la philosophie en fin de terminale.

Blanquer confirme également la mise en place d’un « oral, qui dure vingt minutes, qui correspond à un projet présenté par l’élève, qui s’y est préparé pendant deux années, […] en groupe dans le cadre d’une discipline de spécialité [en première] » puis « individuellement en terminale ». Les contours de cet oral restent encore très flous. Le « projet personnel » sera-t-il un approfondissement disciplinaire, à la manière des actuels Travaux Pratiques d’Encadrement (TPE) de première, ou la mise en récit d’un projet professionnel et d’orientation, proche de l’entretien d’embauche ? Les jurys seront-ils composés d’enseignants ou, comme le recommandait le rapport Mathiot, d’un membre de la « société civile » ? Autrement dit, à la question : « va-t-on voir débarquer dans les jurys d’examen de l’Education Nationale des chefs d’entreprises et des représentants du monde associatif et politique ? » Blanquer préfère ne pas répondre. Enfin, quelles modalités d’encadrement pour s’assurer que ce « projet personnel » préparé individuellement ne soit le reflet, moins des compétences des élèves, que de leur inégal background socioculturel et de l’aide ou non qu’ils pourront trouver dans le cadre familial ?

En outre, c’est la proportion de 40% de contrôle continu dans la note finale qui a été confirmée. Mais nouveauté par rapport au rapport Mathiot, le livret scolaire sera pris en compte à hauteur de « 10% sur 40% de la note » contre 30% de « partiels » anonymes et relevant d’une banque de sujet nationaux. Le vice est dans le détail, mais une fois introduit, celui-ci pourra facilement être généralisé.

Suppression des filières générales et surcroit de spécialisation

« Cette nouvelle donne [du bac] a pour corollaire », ce que Jean-Michel Blanquer appelle « la fin des séries ». En vérité, il n’en est rien puisque qu’à un tronc commun réduit, les élèves devront choisir trois spécialités en première (4 heures chacune) et deux en terminale (6 heures chacune) parmi les mathématiques, la physique-Chimie, la Science et Vie de la terre, l’histoire-géographie et géopolitique (nouvelle discipline) et les sciences politiques, les sciences économiques et sociales, humanité-littérature-philosophie, langues et littérature étrangère, écologie-agronomie et territoire (nouvelle discipline), arts, sciences de l’ingénieur, numériques et sciences informatiques, soit une palette de 11 spécialités – rien de moins – dont les intitulés sont très proches des enseignements du supérieur. Mais pour le ministre qui déclare vouloir « ainsi offrir plus de choix aux élèves », pour certaines spécialités les choix seront relativement restreints. Ainsi, les options dites facultatives de mathématiques complémentaires et expertes « conçues pour les élèves qui se destinent à des études de mathématiques et de biologie […] seront valables aussi pour les élèves qui choisissent sciences économiques et sociales ».
Pour ce qui est du tronc commun, l’éducation Physique et sportive, l’anglais, la langue vivante, histoire-géographie, l’éducation Morale et civique, et la nouvelle discipline baptisée humanités scientifiques et numériques, devront se partager 16h de cours en première, 15h30 en terminale. C’est l’histoire géographie, réduite à 3 heures contre 5 heures en ES actuellement qui devrait en prendre un coup, tout comme la philosophie qui passe à 4 heures contre 8 heures en terminale L. En d’autres termes, ce sont les sciences humaines et sociales qui sont dans l’œil du cyclone.

Vers le bac local : un renforcement des inégalités scolaires et sociales

Si, pour Blanquer, « le but de cette réforme est le renforcement du baccalauréat », ce n’est pas de l’avis des syndicats. Valérie Sipahimalani du SNES-FSU, syndicat majoritaire parmi les enseignants du secondaire, assure au micro de France Culture qu’avec l’instauration du contrôle continu, « vous allez avoir un baccalauréat dont la valeur sera fonction de la réputation de l’établissement. […] c’est ce qu’on constate dans les collèges : le contrôle continu d’un collège de centre-ville n’est pas conçu de la même manière que dans un collège en difficulté ». D’un établissement à l’autre, le baccalauréat, désormais local, n’attestera pas d’un niveau équivalent, renforçant davantage la dynamique à l’œuvre d’inégalité entre les établissements et les élèves qui les fréquentent.

En outre, les logiques de différenciation des lycées vont être accrues avec la mise en place d’enseignements modulables – les 12 spécialités – qui ne pourront être proposés dans tous les établissements. Avec la spécialisation extrêmement précoce des élèves, la réforme engage aussi davantage une spécialisation des lycées eux-mêmes, avec des logiques concurrentielles renforcées dans les secteurs où ils sont concentrés, avec un choix d’enseignement extrêmement limité pour les élèves dans les zones rurales.

Un chamboulement idéologique : l’élitisme contre l’égalité

Spécialisation précoce des élèves, renforcement des inégalités socio-spatiales entre les établissements et entre les élèves, perte du socle commun de culture générale, mise en concurrence des matières, marginalisation des sciences sociales et humaines…. La logique à l’œuvre est profonde. Il ne s’agit plus d’offrir aux lycéens des éléments d’une culture scientifique et scolaire, mais de les porter toujours plus vers « leur réussite dans la vie professionnelle » ; il ne s’agit pas comme l’a dit Jean-Yves Rochex de traiter « la question majeure […] des inégalités sociales et territoriales » mais de proposer comme l’a annoncé Blanquer « une dimension d’excellence » – de certaines spécialités seulement, et de certains lycées en particulier – qui a toutes les chances de les accroitre. Il n’est plus question de laisser à l’école la dimension d’éducation et d’émancipation qui pouvait – de manière limitée – lui rester, mais d’en faire une antichambre de la spécialisation dans l’enseignement supérieur d’une part, de l’entreprise et du marché du travail d’autre part.

A ce titre, l’entreprise idéologique de Jean-Michel Blanquer sur le lycée s’articule à merveille avec celle de la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur l’université. L’adoption de l’amendement des sénateurs républicains sur la loi Orientation et Réussite des Etudiants n’est que trop parlant : en proposant de maintenir uniquement les filières universitaires dont les taux d’insertion professionnelle à leur sortie sont les meilleurs, l’Assemblée Nationale condamne l’accès d’une génération aux découvertes scientifiques de la recherche en général, à celles des sciences humaines et sociales en particulier. l’université Made in Medef plus que jamais !




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