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Élections au Brésil

Brésil. De quoi la montée de Bolsonaro est-elle le nom ?

Alors que le candidat d’extrême-droite semble aux portes du pouvoir, la situation brésilienne est de plus en plus polarisée, et de manière violente, entre les pro- et celles et ceux qui disent « Pas lui ».

Le monde a les yeux rivés sur le Brésil. Alors que des phénomènes réactionnaires émergent sur l’ensemble du globe, Duterte aux Philippines, Orban en Hongrie et Trump aux Etats Unis, Jair Bolsonaro candidat d’extrême-droite qui revendique la dictature militaire est en passe d’arriver au pouvoir au Brésil. Arrivé en tête au premier tour avec 46 % des voix, suivi par Fernando Haddad du Parti des Travailleurs (PT) avec 29 %, Bolsonaro est une des expressions les plus réactionnaires de la crise organique qui touche le monde entier, avec différentes temporalités et intensités, depuis le krach de 2008. Alors que la société brésilienne semble plus polarisée que jamais (les derniers sondages donnent Bolsonaro vainqueur avec 56 % des voix contre 44 pour Haddad), nous tentons d’analyser les causes de cet essor de l’extrême-droite au Brésil et quelles peuvent être les perspectives pour le mouvement ouvrier au Brésil.

La crise organique à l’assaut du régime de 1988

Contrairement à un pays comme l’Argentine, la transition brésilienne entre la dictature militaire et le régime démocratique-parlementaire s’est faite de manière pacifique, sans profond bouleversement, et pactisée. Sous la poussée des luttes ouvrières, en particulier des grandes concentrations ouvrières comme la métallurgie (qui feront émerger un certain Lula), la dictature laisse place à un régime de compromis entre la classe ouvrière et la bourgeoisie. Trahissant toutes les attentes de changement radical, qu’elles soient politiques, économiques ou sociales, Lula oriente le mouvement vers une sortie institutionnelle qui débouche sur la Constitution de 1988. Cette Constitution instaure un régime de compromis social entre la bourgeoisie et la classe ouvrière puisqu’elle accorde des libertés démocratiques tout en ne changeant en rien les inégalités structurelles du capitalisme brésilien et en maintenant une continuité avec la dictature puisqu’elle accorde un pouvoir central à l’armée. Ainsi, on a préservé les intérêts de la bourgeoisie brésilienne, des grands propriétaires terriens qui exploitent pourtant les ouvriers et les paysans sans-terre, maintiennent une part importante de la population dans une pauvreté extrême.

A partir de 2002, avec l’arrivée au pouvoir de Lula, le PT a permis de contenir le mécontentement de la classe ouvrière. Profitant d’une situation économique florissante, notamment grâce à l’exportation de matières premières (pétrole, fruits, café...), les gouvernements de Lula ont pu mener des politiques sociales sans toucher à la domination de la bourgeoisie. Le PT n’a par exemple jamais réalisé la réforme agraire qui aurait permis de donner des terres aux millions de paysans qui en ont besoin et dont ils sont privés par les grands propriétaires terriens. Les mobilisations ouvrières ont systématiquement été contenues par la bureaucratie de la CUT et de la CTB (principales centrales syndicales brésiliennes), inféodées à la direction du PT et du PCdoB respectivement. Acheter la paix sociale en échange des miettes d’une montagne d’or, voilà un marché qui convenait à la bourgeoisie.

Le Brésil, si l’on ne prend en compte que son PIB est une des principales puissances mondiales. Pour autant, il faut analyser que derrière une certaine indépendance politique et un pouvoir économique régional et international relativement fort, se cache une profonde dépendance vis-à-vis des puissances impérialistes (les États-Unis en premier lieu), dépendance à la fois économique et politique. L’économie brésilienne vit essentiellement des exportations vers ces puissances et est donc très sensible au cours des matières premières. De fait, Lula n’a jamais rompu avec la domination impérialiste. Raison pour laquelle au début des années 2000, le miracle brésilien, qui échappe à la crise en 2008, était tant encensé par les capitalistes.

Pourtant, si l’épicentre de la crise se situe aux États-Unis et en Europe en 2008, elle finit par atteindre, à retardement mais logiquement, l’Amérique Latine autour de 2013. Étant une puissance principalement exportatrice et qui n’a jamais pu développer une industrie nationale suffisante, le Brésil subit en effet de plein fouet la baisse de la demande internationale et connaît une grave crise économique. Les crises économiques et politiques s’alimentent mutuellement.

Dans ces conditions, les capitalistes, pour maintenir leurs profits cherchent à appliquer une politique d’austérité en rognant sur les salaires, en baissant les dépenses publiques. Le PT ne s’est bien évidemment pas montré embarrassant, tant il avait déjà donné de gages à la bourgeoisie. Mais le « petisme » se fondait sur un minimum de politiques sociales pour faire avaler la pilule des réformes aux travailleurs et aux secteurs de la population les plus pauvres. Dans une période de ralentissement de la croissance voire de récession historique (le PIB baisse de 8 % en 2015, une baisse inédite dans l’histoire brésilienne), les capitalistes refusent toute concession.

C’est dans ce contexte que se met en place le processus d’impeachment, le Coup d’Etat institutionnel mené par le pouvoir judiciaire qui, au nom d’une opération de corruption (Lava Jato), va destituer Dilma Rousseff pour installer Michel Temer, pourtant tout aussi corrompu, à la tête du pays. Cet épisode signe la fin du règne du PT, au pouvoir de 2002 à 2016. L’opération Lava Jato a ciblé en particulier le PT, de manière quasi-caricaturale tant la corruption est généralisée au Brésil.

Cette attaque méthodique a culminé avec l’emprisonnement de Lula et donc l’impossibilité pour celui qui était alors le candidat le mieux placé de se présenter à l’élection présidentielle, ainsi que la désinscription des listes de plusieurs centaines de milliers de personnes du Nordeste qui votent traditionnellement pour le PT. Acquis qu’il est aux règles du jeu bourgeoises, le PT ne s’est pas défendu, n’a pas appelé à un soutien dans la rue et même lorsque la foule a tenté d’empêcher Lula d’être emprisonné, c’est ce dernier qui s’est rendu à la police ! Ces élections sont donc profondément manipulées par le pouvoir judiciaire et sont marquées par l’impact croissant de l’armée dans la vie politique.

Montée de l’extrême-droite : le fascisme au Brésil ?

L’éclosion d’un phénomène comme le « bolsonarisme » est une conséquence directe de la manipulation de ces élections par le pouvoir judiciaire, soutenu par l’armée et d’importants secteurs de la bourgeoisie (bancaires, militaires, agro-exportateurs notamment) qui cherchent à appliquer, de manière plus violente, les réformes que Temer n’a pas su mener jusqu’au bout. Bolsonaro n’était pourtant pas le candidat idéal de ce complexe judiciaro-militaire qui voyait plutôt un homme comme Alckmin (PSDB) prendre les rênes du pays. Lui aussi touché par une affaire de corruption, c’est sur Bolsonaro qu’ont misé de plus en plus de sphères de la bourgeoisie (notamment des médias comme O Globo).

Au lendemain du premier tour, de nombreux signes montraient d’ores et déjà une anticipation de l’appareil d’Etat, en particulier policier, d’une victoire de Bolsonaro. L’envahissement de nombreuses universités par la police où les étudiants se sont opposés publiquement à Bolsonaro en est un signe particulièrement parlant. Les différentes attaques contre des militants ou de simples soutiens, électeurs de gauche mettent en lumière cette aggravation de la violence. Car il faut bien avoir en tête que la situation n’en est pas arrivée là du jour au lendemain. C’est un processus lent, qui s’accélère aujourd’hui, d’accentuation de la polarisation de la société brésilienne qui s’exprimait déjà de manière très violente : le nombre de meurtres, d’agressions sexistes, LGBTphobes atteignait des proportions très élevées avant même l’apparition de Bolsonaro sur le devant de la scène.

Le Brésil risque-t-il de sombrer dans le fascisme ? Que Bolsonaro soit lui-même un fasciste fait peu de doute. Pour autant, le régime qu’il pourrait mettre en place sera très autoritaire, mais le Brésil n’est pas au point de sombrer de façon imminente dans le fascisme. Il faut bien garder en tête le potentiel de violence et d’autoritarisme de la démocratie bourgeoise, y compris dans des formes de bonapartisme qu’exprime depuis 2016 mais de manière toujours plus autoritaire le pouvoir judicaire.

En cas de victoire, Bolsonaro aurait tout d’abord à faire face à un Congrès très hétérogène. Ensuite, bien que Bolsonaro entretienne des liens étroits avec l’armée et le système répressif en général, le secteur militaire n’offre pas un soutien inconditionnel à Bolsonaro. L’armée possède un rôle important au Brésil, en tant qu’institution étatique, et elle ne peut prendre le risque de parier sur un seul homme dans une période aussi instable et incertaine. Cette incertitude est aussi celle qui touche certains secteurs de la bourgeoisie, à l’international, qui se demandent déjà si Bolsonaro pourra appliquer son programme ultra-libéral.

Depuis son succès au premier tour, son équipe a effectué quelques rectifications, atténuant son programme de privatisations et affirmant ne pas vouloir mener la réforme des retraites comme Temer, ce dernier ayant dû reculer sur sa réforme après une grève générale qui a mobilisé autour de 40 millions de travailleurs en 2017. Alors simple retournement d’un homme qui dit ne pas comprendre grande chose à l’économie, démagogie électorale pour capter un vote populaire : dans tous les cas il s’agit de l’expression de l’hétérogénéité importante de la base électorale de Bolsonaro.

Celui-ci a surtout rassemblé autour du vote anti-PT, anti-corruption et avec un discours sécuritaire. Le programme ultra-libéral de son conseiller Paulo Guedes a charmé d’importants secteurs de la bourgeoisie. Mais le défi qui se pose à Bolsonaro en cas de victoire dimanche sera de pouvoir contenter l’ensemble de sa base, de pouvoir gouverner, dans un contexte international tendu par la politique agressive de Trump et une situation nationale polarisée à l’extrême, sans reprise économique importante. Cette situation peut également mener à des contradictions entre les intérêts du petit patronat, de certains secteurs industriels et ceux du grand patronat et de la bourgeoisie liée à l’impérialisme nord-américain.

Au-delà du résultat, il faut se mettre en ordre de bataille contre l’extrême-droite

Les camarades du MRT et Esquerda Diàrio, du réseau international Izquierda Diario dont fait partie Révolution Permanente, avancent la position d’un vote critique pour Fernando Haddad, sans aucun appui politique au PT. Peu importe qui l’emporte dimanche soir, la polarisation de la société brésilienne se maintiendra et les forces réactionnaires réveillées par la montée électorale de Bolsonaro poursuivront leurs agressions contre le mouvement ouvrier, les femmes, les Noirs, les personnes LGBTI, les peuples autochtones, les paysans sans-terre ou les habitants des favelas.

La jeunesse a également affirmé son opposition à Bolsonaro et se voit déjà confrontée à la police. Les forces anti-Bolsonaro se rassemblent autour du vote pour Haddad, et en ce sens, les camarades brésiliens appellent à accompagner cette dynamique sans aucune illusion sur la nature de classe du PT. Par ailleurs, il faut désormais lutter pour l’émergence de comités de bases et d’auto-défense pour vaincre l’extrême-droite, sur les lieux de travail, de vie, d’études. L’extrême-droite ne peut être vaincue dans les urnes ! Les travailleurs brésiliens se sont mis en grève de nombreuses fois ces dernières années, ce qui a culminé avec la grève générale de 2017. Il faut retrouver la force de ces mobilisations. Seul un mouvement massif des travailleurs et travailleuses, des exploités et des opprimés, tous ceux contre qui Bolsonaro prévoit de lancer une grande chasse aux sorcières, pourra permettre une issue de crise par le haut contre le programme ultra-libéral de Bolsonaro. Car derrière Bolsonaro, c’est contre toute la logique du Coup d’Etat institutionnel qu’il faut lutter. Seul ce vaste mouvement de milliers de comités de base, à travers tout le pays, pourrait permettre une réelle démocratie au Brésil, l’abolition de la dette imposée par les puissances impérialistes, l’augmentation des salaires basée sur l’augmentation des prix, la baisse du temps de travail pour éradiquer le chômage...

Les syndicats, dont les directions sont aux ordres du PT, espèrent une sortie institutionnelle à la crise, Haddad jugeant encore sa victoire possible. C’est pourtant à eux désormais de lancer largement cet appel, de riposter face à l’attaque historique que les dominants souhaitent mener contre les organisations du mouvement ouvrier. Contre la passivité des centrales syndicales qui restent l’arme au pied dès qu’il s’agit de lutter face à la bourgeoisie (en 2017 elles ont pu faire reculer le gouvernement sur les retraites mais ont laissé passer la réforme du travail), il faut développer un programme d’action pour se défendre, y compris physiquement, contre le pouvoir putschiste qui est en passe de mettre au pouvoir son visage le plus réactionnaire.

Les situations de crise aiguës comme celle que traverse le Brésil sont victimes de changements soudains et particulièrement brusques (Bolsonaro en est un des meilleurs exemples). Beaucoup de scénarios sont encore possibles et on ne peut exclure un mouvement social d’ampleur dans les jours ou les semaines à venir. Tout comme il est pour l’instant difficile d’imaginer l’ampleur de la répression que mettra en place le régime, issu de l’élection.