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Genres et Sexualités

Tribune libre

C’était comment d’être gay du temps de la Yougoslavie socialiste ?

Homophobe ou gay friendly, la Yougoslavie de Tito ? Il y a eu le temps de la répression judiciaire et médicale : de 1945 à 1977, 1500 personnes ont été condamnées pour ce qu’on appelait le « blasphème contre-nature chez les hommes » — mais à la même époque, la répression de l’homosexualité était beaucoup plus sévère en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Et le temps de la libéralisation est bien vite venu. Entretien avec l’historien croate Franko Dota.

Propos recueillis par Filip Raunić

Militant LGBT, Franko Dota vient de soutenir sa thèse de doctorat intitulée : Histoire publique et politique de l’homosexualité masculine en Croatie socialiste 1945-1989. Ce travail pionnier a été dirigé par l’historien Tvrtko Jakovina, dans le cadre du département d’histoire de la Faculté de philosophie de l’Université de Zagreb.

Peut-on périodiser l’histoire de l’homosexualité en Yougoslavie, entre 1945 et 1989 ?

Franko Dota (F. D.) : Nous pouvons parler d’une première phase de persécution, depuis l’immédiat après-guerre jusqu’aux années 1950, puis d’une phase d’assouplissement des poursuites judiciaires. Durant cette seconde période, l’homosexualité masculine est toujours officiellement interdite, mais la Yougoslavie est plus souple que les pays occidentaux. Pendant l’ère socialiste, la répression contre les homosexuels était plus faible qu’en Occident. Les pays que nous considérons aujourd’hui comme les plus progressistes et libéraux, comme l’Allemagne, étaient plus sévères quant à la condamnation de l’homosexualité. Les pays de l’Est, socialistes étaient bien plus flexibles. Cependant, alors que la répression judiciaire s’atténuait, la répression médicale, c’est-à-dire les tentatives de « guérison », ont augmenté.

Malgré tout, dès les années 1950, on observe des prises de position en faveur de la décriminalisation et de la démédicalisation de l’homosexualité. Dans les années 1950, beaucoup de manuels d’éducation sexuelle, vendus par centaines de milliers, affirmaient clairement qu’il s’agissait d’une pratique naturelle.

Après cette seconde période, à partir de 1977, le temps de la dépénalisation est arrivé en Croatie, en Slovénie, au Monténégro et en Voïvodine, grâce à l’action d’experts juridiques et de la Ligue des communistes. Le Comité central et les experts en droit pénal de toutes les universités de Yougoslavie sont unanimes : il est temps de procéder à une dépénalisation complète. Celle-ci n’est cependant mise en œuvre que sur la moitié du territoire – les autres républiques y restent réfractaires.
Les années 1980 sont marquées par l’avènement d’une plus grande visibilité médiatique de l’homosexualité. On en parle, et presque toujours dans une perspective relativement positive, dans les journaux étudiants, tels que Polet et Studentski List, mais aussi dans Danas, Start ou Svijet, des quotidiens très populaires. Cette période voit aussi l’émergence d’un mouvement LGBT en Slovénie, à partir de 1984. Ce n’est pas le seul, mais c’est l’un des plus importants, visibles et actifs de toute l’Europe socialiste, et aujourd’hui encore, il est considéré comme l’origine du mouvement LGBT slovène moderne. Je pense que nous pouvons même le considérer comme la matrice du mouvement gay yougoslave.

En raison du regard globalement négatif porté sur la période socialiste, notre vision n’est-elle pas faussée, exagérant les persécutions dont les homosexuels étaient victimes et ignorant certaines tendances progressistes ?

F. D. : Oui, je dirais que l’on manipule les données, et même que l’on ment. Il est certain qu’il y a eu, à la fin des années 1940, plusieurs procès publics, très cruels, ouvertement anti-homosexuels. Les condamnations les plus sévères ont été prononcées à Zagreb et Dubrovnik. Nous devons aujourd’hui rappeler ces faits et insister dessus, surtout nous qui appartenons à la communauté gay.

Néanmoins, il n’y a pas de spécificité du communisme en la matière. Le même genre de procès se produisait dans les pays occidentaux, en particulier en Grande-Bretagne, en Allemagne de l’Ouest, mais aussi dans d’autres pays où l’homosexualité est restée un délit pénal pendant la majeure partie du XXe siècle. Ne souligner que la répression en Yougoslavie, sans parler de la dépénalisation ni du mouvement homosexuel dans les années 1980, alors qu’au même moment en Allemagne, au Danemark ou en France, les homosexuels étaient enfermés dans les hôpitaux, serait une falsification de l’histoire.

La Yougoslavie n’était pas en retard par rapport à ces pays. Il faut bien sûr se souvenir de tout ce qui était négatif, la violence, la persécution, l’isolement, les tentatives de guérison... Mais les critiques ne doivent pas cibler un quelconque penchant répressif immanent au communisme. L’homophobie était présente sur tout le continent, et la Yougoslavie ne faisait pas exception.

Comment situer la Croatie et la Yougoslavie de cette époque par rapport au reste de l’Europe ?

F.D. : Les chiffres sont peut-être les plus parlants. De 1945 à 1977, environ 1500 personnes dans toute la Yougoslavie ont été condamnées à des amendes ou à de la prison pour ce qu’on appelait alors le « blasphème contre-nature chez les hommes », à savoir des rapports homosexuels. Environ un tiers de ces condamnations ont été prononcées en Croatie. Dans la même période, en Allemagne de l’Ouest, on trouve plus de 70 000 condamnations ! En Italie, où l’homosexualité n’est pas prohibée, quelque 20 000 personnes ont été jugées pour violation de la morale publique, tandis que 50 000 personnes ont été condamnées en Grande-Bretagne. Les événements doivent être replacés dans un contexte historique plus large, et c’est ce que j’ai essayé de faire en comparant les échelles croate, yougoslave et européenne.

Qu’en fut-il de l’approche médicale de l’homosexualité en Yougoslavie ?

F.D. : À l’instar du pouvoir judiciaire, on a cherché à pathologiser l’homosexualité avec la mise en place de tentatives de « traitement », comme à l’hôpital Rebro de Zagreb. Néanmoins, dans les années 1950, il y a un fort mouvement de dépathologisation. Au fil du temps, ce genre de traitement s’est raréfié et on a fini par réclamer leur interdiction.

Un véritable tournant historique s’est produit au milieu des années 1980, quand l’homosexualité a cessé d’être perçue comme une maladie. Ce n’était pas officiel, mais dans les articles universitaires de cette période, les psychiatres yougoslaves rejettent la classification de l’homosexualité comme une maladie mentale, alors qu’elle était toujours définie de la sorte par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les psychiatres yougoslaves ont retiré de leur propre initiative l’homosexualité de la liste des maladies, en assumant leur désaccord avec la classification de l’OMS.

L’intention du parti était-elle d’aller vers une dépénalisation complète de l’homosexualité, ou s’agissait-il d’initiatives spontanées et individuelles ?

D.F. : Rien ne se produit spontanément dans la société. Bien sûr, le parti s’est réuni à plusieurs reprises et a discuté de l’homosexualité à des niveaux relativement élevés. Dès 1949, l’aile progressiste du parti a défendu la dépénalisation. La première grande proposition de dépénalisation vient du ministère de la Justice, c’est-à-dire du sommet de l’État, en 1949. Cette proposition a été bloquée par le ministère de l’Intérieur. L’État, c’est-à-dire le parti, avait du mal à définir sa position.

Il existait différentes interprétations de l’homosexualité et de la manière dont elle devrait être considérée dans une société socialiste. Selon une première approche, il s’agit d’une forme de sexualité comme les autres, et les gens peuvent faire ce qu’ils veulent dans leur intimité. Selon une autre approche, les homosexuels seraient des bourgeois décadents, des déchets du socialisme qui doivent être punis. Il n’y a donc pas de ligne unique. Bien plus tard, dans les années 1970, le Comité central s’est à nouveau penché sur la question et, s’il y avait encore des désaccords, l’approche répressive a été marginalisée.

Par contre, après l’éclatement de la Yougoslavie, dans les années 1990, on a assisté dans tous les États successeurs à un retour aux valeurs patriarcales, à une forme de « retraditionalisation », refaisant passer l’homophobie au premier plan de la société.

Publié originellement dans Le Courrier des Balkans -. Traduit par Jovana Papović.




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