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Politique

Pas mieux que l’extrême droite

Charlie Hebdo : Riss justifie sa caricature, droit dans la tradition d’humiliation des opprimés

Le dessinateur Riss a voulu justifier son dessin raciste sur une militante de l’UNEF portant le voile dans une petite note dans Charlie Hebdo. Il ne fait qu’étaler davantage son cynisme réactionnaire et une logique héritée du colonialisme français.

Crédit photo : Bertrand Guay / AFP

La petite note de Riss se divise en deux parties. La première essaye de dévier l’axe de la discussion et l’amener sur celui de la « liberté d’expression » en se basant sur un supposé « sens commun » de l’exposition médiatique des « personnages publics ». Ainsi, il y écrit : « du moment où un citoyen s’engage dans la vie publique (…) il devient un personnage public. (…) on entre alors dans la sphère publique et il faut accepter les règles ».

Sauf que si la caricature a suscité nombre de critiques, ce n’était pas pour reprocher à Riss d’avoir dessiné quelqu’un mais par le caractère raciste du dessin lui-même. Et cela n’a rien à voir avec l’exposition des citoyens « engagés dans la vie publique ».

Rappelons que Riss s’attaque dans sa caricature à une jeune femme de 19 ans et lui inflige une humiliation complètement raciste : ses traits rappellent ceux d’un singe, tirant la langue et en bavant, un visage de « stupide », le tout couronné d’un voile sur la tête. Et cela est fondamental. C’est le fait que cette militante porte le voile qui a incité Riss à faire cette caricature digne des caricatures antisémites des années 1930.

Ce que beaucoup reprochent à Riss, ce n’est pas d’avoir dessiné cette militante mais le fait d’avoir voulu lui « faire payer », à travers une tentative d’humiliation publique et massive, le fait d’être musulmane et de porter un voile tout en « prétendant » participer à la vie publique en étant présidente locale d’un syndicat étudiant.

En essayant de justifier son droit à l’humiliation raciste, Riss explique ensuite : « si [les règles de l’exposition publique] ne conviennent pas au citoyen, il lui est toujours possible de rester tranquillement chez lui, là où personne ne viendra le dessiner ». Encore une affirmation cynique pour justifier l’acharnement contre une jeune femme appartenant à une confession minoritaire en France – dont l’histoire d’oppression coloniale et impérialiste est légendaire.

Mais Riss n’est pas à son coup d’essai quant à l’humiliation et à la diffusion de préjugés racistes contre des minorités opprimées en France et en Europe. Il dit que la solution est de rester chez soi « où personne ne viendra vous dessiner ». Mais dans ce cas-là, le petit Aylan de trois ans, mort noyé dans la Méditerranée avec ses frères et sa maman en essayant de rejoindre les côtes européennes, qu’avait-il demandé pour mériter un dessin xénophobe de la part de Riss ? En effet, le dessinateur avait fait une caricature où on pouvait voir des hommes, à la tête de cochons, représentant des migrants poursuivant des femmes, avec une inscription « que serait devenu le petit Aylan s’il avait grandi ? » et en dessous la réponse : « Tripoteur de fesses en Allemagne ».

On peut se demander également qu’avaient demandé en termes « d’exposition publique » toutes ces femmes musulmanes stigmatisées dans un autre dessin de Riss où on les représente enceintes, sans dents et fâchées, exigeant que l’on ne « touche pas aux allocs ». Un « humour » complètement réactionnaire et qui encore une fois renforces les préjugés xénophobes les plus rétrogrades de la société française.

Mais le pire de tout cela c’est que Riss essaye de dissimuler son racisme à forte tendance islamophobe à travers un discours soi-disant « progressiste », « féministe » et (cerise sur la gâteau) « pour la libération sexuelle ».

Ainsi, dans la deuxième partie de la note de Riss, on retrouve l’explication de fond de son dessin. En fait, la caricature ne viserait pas personnellement Maryam Pougetoux, la militante de l’UNEF, mais l’évolution de ce syndicat. En prenant un ton ironique, Riss qui se dit si « féministe » décide de prendre à la légère les dénonciations de harcèlement sexuel au sein de l’UNEF pour justifier l’injustifiable.

Ainsi, il explique qu’il y a « plusieurs semaines, on apprenait que le syndicat étudiant était accusé de plusieurs cas de harcèlement sexuel sur des adhérentes. L’élection d’une femme voilée dans ce syndicat est peut-être une réponse à ce problème : pour ne pas tenter les étudiants mâles de l’Unef, c’est aux femmes elles-mêmes de se protéger d’eux en cachant des attraits auxquels ils ne pourraient résister ».

Or, dans le dessin de Riss, il n’est nulle part question de harcèlement sexuel mais de la lutte contre ParcourSup. C’est d’ailleurs à ce propos que Maryam Pougetoux est intervenue à la télé. La manipulation des cas de harcèlement au sein de l’UNEF est honteuse également. Le dessin de Riss représente sans aucun doute une humiliation publique d’une militante syndicale étudiante à cause de la façon dont elle est habillée et de ce que cela représente en termes de croyances religieuses. Parallèlement, son dessin contribue à la délégitimation des luttes étudiantes contre la sélection.

Riss essaye de se justifier mais il s’enfonce. Il est pris dans la contradiction de produire des dessins ouvertement racistes tout en voulant présenter une image soi-disant « progressiste ». C’est pour cela qu’il finit sa note en faisant une référence à Mai 68 : « cinquante ans après Mai 68, la libération sexuelle et l’émergence des premiers mouvements féministes, l’Unef méritait bien une couv ».

Seulement, depuis longtemps Riss et Charlie Hebdo sont bien loin des valeurs que véhiculaient les jeunes et les travailleurs qui ont participé activement dans la plus grande grève générale de l’histoire de la France.

Les caricatures de Riss et surtout la logique politique derrière celles-ci ont plus à voir avec « l’Algérie française » qu’avec Mai 68. La caricature de Riss contre Maryam Pougetoux s’inscrit dans la logique coloniale française qui, avec la politique de l’assimilation forcée et le code de l’indigénat, disaient explicitement aux « sujets » colonisés que s’ils voulaient avoir une chance minimale d’être considérés des « citoyens », il fallait renier et renoncer à leur culture, leur religion, leur identité. Dans le cadre de cette logique, le message que Riss, et avec lui presque l’ensemble de la « classe politique » française, veulent faire passer à l’ensemble des racisés et des opprimés de ce pays, musulmans ou pas, c’est que s’ils veulent « s’engager dans la vie publique » il va falloir renoncer à leur identité, à moins d’être prêts et prêtes à subir les plus violentes tentatives d’humiliation publique dans la presse mais aussi à partir des institutions de l’État.

Riss aurait mieux fait d’épargner son temps et de préparer sa prochaine caricature raciste plutôt que d’écrire un torchon qui n’a fait que confirmer son caractère de caricaturiste réactionnaire, idiot utile du système.

Note de Riss :




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