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Débats

Back to 2002 ?

Comment une partie du NPA a basculé entre les deux tours dans le « tout sauf le FN »

Après une campagne bien plus réussie que ce que son score ne laisse croire, la candidature de Philippe Poutou a marqué les esprits par sa radicalité, son indépendance, sa boussole de classe. Un écho bien réel qui pourrait être gâché par les positionnements de moins en moins délimités d’une partie de sa direction à l’égard du front républicain et du vote Macron…

Pas de consigne de vote le soir du premier tour

La déclaration de Philippe Poutou le soir du premier tour était assez claire : « Le score de Le Pen et la crise politique nous montrent l’urgence de reprendre nos affaires en main, de nous mobiliser. Bien plus encore qu’en 2002, ces prochains jours, ce n’est pas un « front républicain » mais une large mobilisation contre le Front national et les politiques libérales, en particulier de la jeunesse, qui est indispensable. Nous devons nous battre dans les entreprises et les quartiers, sans attendre le résultat du second tour. Et un peu plus loin : « Macron n’est pas un rempart contre le FN, et pour faire reculer durablement ce péril, il n’y a pas d’autre solution que de reprendre la rue, contre l’extrême droite, mais aussi contre toutes celles et ceux qui, comme Macron, ont mis en place ou veulent imposer des mesures antisociales. »

Cette position, indépendante des deux candidats en lice au deuxième tour a été ensuite confirmée par les interventions de Philippe Poutou dans les médias, comme ici sur France 2 (à partir de 4h33’20’’) :

Puis cela devint peu à peu moins clair…

Dans les semaines qui s’en sont suivies, néanmoins, on a pu noter un glissement vers une expression qui, sans jamais appeler ouvertement au vote Macron, a insisté presque exclusivement sur le danger du FN et la nécessité de le « combattre ». Ainsi, la banderole du NPA dans les manifestations du 1er mai, initialement prévue autour des mots d’ordre « Contre le FN et les politiques libérales, construisons la riposte », à l’image de l’appel au point fixe du parti dans la manifestation parisienne, a été revue.

Quelques jours plus tard, le jeudi 4, le journal hebdomadaire du NPA, L’Anticapitaliste, affichait la Une suivante :

Le glissement est notable, Macron n’est jamais nommé, même pas sous une forme indirecte ; la seule cible est le FN…

Débat interne et rétropédalage

A l’origine de ce rétropédalage plus qu’évident se trouve une partie de la direction, jusqu’ici disposant d’une courte majorité, mais dont le projet de résolution a été battu lors du dernier Conseil Politique National. Ce texte défend l’idée que « l’enjeu pour nous, avant et après le deuxième tour, est de combattre cette idée que le Front National serait devenu un parti comme les autres. C’est un parti d’extrême droite dont le socle est toujours l’héritage du FN fasciste de Jean-Marie Le Pen. Son programme est la destruction des droits démocratiques, la remise en cause de tous les droits du mouvement syndical et du mouvement social. » Il propose en conséquence pour le second « de convaincre que le FN est une menace grave pour les exploité-e-s et pour leurs outils de résistance, menace renforcée par les moyens accrus de l’état d’exception mis en place en instrumentalisant les attentats. Il est indispensable de combattre contre tout vote en sa faveur, d’affirmer que, dans le camp des exploités, il ne faut pas une voix pour Le Pen. »

Nous partageons sur le fond, les considérations d’Emmanuel Barot (dont nous recommandons vivement la lecture) à propos des raisonnements qui, au nom d’une prétendue lutte antifasciste, rejoignent de près ou de loin la logique du « moindre mal » ou de faire barrage au FN dans les urnes. L’expérience de 2002 a déjà largement démontré que le vote utile pour des candidats de droite et le front républicain ont été inefficaces pour réduire l’influence de l’extrême-droite xénophobe, voire l’ont même favorisé.

Indépendance de classe et préparation des prochains affrontements

De nombreux travailleurs et jeunes ont tiré les leçons de cette séquence, comme en témoignent les quelques manifestations lycéennes pour l’abstention, ou les prises de position de syndicalistes en ce sens. Il est dommage que, après avoir mené une excellente campagne, autour de Poutou, une partie du NPA ne cherche pas à s’appuyer là-dessus pour faire avancer l’idée de l’indépendance de classe, indispensable pour se préparer aux combats qui viendront, à savoir contre l’offensive sans précédent que, dans le sillage de la Loi Travail, prévoit Macron contre le mouvement ouvrier.

Ce n’est pas anodin si pendant ces deux semaines d’entre deux tours nous avons assisté à une campagne décomplexée de Hollande, de la droite, des grands médias et du patronat jusqu’à Gattaz lui-même pour Emmanuel Macron. C’est que c’est bien à lui, et non pas à Le Pen, que les classes dominantes donnent aujourd’hui mandat pour nous imposer des reculs inouïs sur les plans sociaux et démocratiques. Cela n’exclut pas que Le Pen ou d’autres variantes d’extrême-droite ou fascisantes puissent devenir une solution dans les prochaines années, cela dépendra en particulier du développement de la lutte de classes.

Un scénario où Macron réussirait à faire passer ses réformes tout en perdant toute légitimité politique, comme a fait Hollande, pourrait réellement créer les conditions pour une victoire de Le Pen d’ici cinq ans, qui serait une défaite monstrueuse du monde du travail et de l’ensemble des couches populaires. Mais concrètement aujourd’hui faire abstraction de Macron pour ne parler que du danger du FN et laisser entendre que cela pourrait être indifférent de voter pour lui ou de s’abstenir, c’est refuser de préparer notre classe aux réels défis qu’elle aura à affronter dans les prochains mois.

Une histoire qui vient de loin

Avant le NPA, son prédécesseur, la LCR avait déjà appelé à « battre l’extrême-droite dans la rue et dans les urnes » en 2002 (ce qui constituait un appel assez clair à voter Chirac). Il est dommage que, 15 ans après, une partie du NPA persiste dans la même voie. Car aujourd’hui plus que jamais, le fait de tracer une ligne de démarcation entre d’un côté le FN et de l’autre tous les autres partis qui seraient « démocratiques » (ou « républicains »), revient à ranger l’extrême-gauche objectivement dans un bloc avec la pire « racaille » (pour reprendre les mots de Poutou) produite par une classe politique corrompue, délégitimée et s’étant largement lepenisée ces derniers temps comme en témoigne la politique « antiterroriste » de Hollande.

D’autant plus que c’est précisément l’absence d’une alternative politique de classe, indépendante et radicale à gauche, totalement délimitée de la gauche institutionnelle qui laisse un boulevard à Marine Le Pen et au FN pour apparaître aux yeux de certains travailleurs en désarroi comme étant « anti-système ». Heureusement que Philippe Poutou, après avoir éclaté comme personne auparavant Marine Le Pen dans le Débat télévisé du 4 avril, est lui-même droit dans ses bottes comme on voit dans cette vidéo enregistrée lors du rassemblement de soutien aux salariés de Tati à Paris ce jeudi …

* Erratum : Après la publication de cet article, un membre de la direction du NPA nous a informé que concernant la banderole du 1er mai un problème de retard de livraison serait à l’origine du changement de slogan, une vieille banderole ayant été utilisée à la place de celle qui n’est pas arrivée à temps. Nous le précisons, donc, sans que cela remette en cause l’essentiel de l’argumentation développée.




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