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Société

En Bretagne, une situation qui dure

Enfants de migrants : à l’école de l’exclusion

Il y a quelques jours, un groupe de lycéen.ne.s de Rennes ont mis en ligne une pétition adressée à Najat Vallaud Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, pour réclamer l'attribution de moyens supplémentaires pour la scolarisation des enfants de migrants dans leur région. Ils dénoncent une situation plus dégradée que dans les autres régions, et qui dure depuis plus de 10 ans : un coup de plus porté contre l'illusion d'une République fondée sur l'égalité de toutes et tous. Dom Thomas

Ils assurent des activités périscolaires dans une école de Rennes : les lycéen.ne.s initiateurs de la pétition connaissent de près la situation qu’ils dénoncent. Chaque vendredi, ils rencontrent des enfants scolarisés en primaire, dont des élèves qu’on appelle allophones – c’est-à-dire qui sont arrivés récemment en France, et n’ont donc pas le français comme langue maternelle. Les lycéens ont ainsi pu constater qu’à Rennes, les moyens alloués à la scolarisation des élèves allophones sont loin d’être suffisants, et sont surtout bien inférieurs à ceux mis en place dans les autres régions.

La situation n’est d’ailleurs pas limitée au territoire rennais, mais touche l’ensemble de la Bretagne. Le rectorat y refuse depuis toujours la création d’un CASNAV, structure dépendant de l’Education nationale qui est chargée de l’organisation de la scolarisation des élèves allophones, de la maternelle au lycée. L’argumentation hypocrite du rectorat repose sur un biais juridique : institués en 2002, les CASNAV ont pris la suite des CEFISEM, qui avaient eux-mêmes été créés en 1975. Le texte de 2002 prévoyait donc qu’un CASNAV devait être créé dans toutes les académies où il existait antérieurement un CEFISEM. La Bretagne n’étant pas, dans les années 1970, une région d’immigration, il n’y existait pas de CEFISEM : cela suffit au rectorat pour ne pas être légalement obligé de créer un CASNAV. Si aucun texte ne rend obligatoire l’existence d’une telle structure dans les différentes académies, il faut cependant noter que la Bretagne est la seule région à ne pas en être dotée. Bien que la Bretagne soit depuis devenue une région qui accueille beaucoup de migrants, et malgré les tentatives antérieures de mobilisation du tissu associatif, le recteur campe sur sa position depuis 2002 : la scolarisation des élèves migrants n’est manifestement pas sa priorité.

Si les CASNAV manquent eux-mêmes de moyens et peinent à proposer un enseignement du français suffisant à tous les élèves qui en ont besoin, en particulier lorsqu’ils ont dépassé l’âge de 16 ans, leur existence permet néanmoins d’assurer un minimum de cohérence au niveau académique, et de faire remonter les besoins afin de tenter d’y pourvoir. En Bretagne, en l’absence d’une telle structure, ce sont différents services qui sont par conséquent sollicités pour prendre en charge la question. Si quelques unités pédagogiques pour élèves allophones arrivants (UPE2A) existent et proposent un enseignement renforcé de français adapté aux besoins des élèves migrants, leur création et les moyens dont elles sont dotées reposent sur la volonté départementale.

Le traitement de la question est donc très inégal, et c’est au petit bonheur la chance que les élèves accèdent à un enseignement renforcé de français. Un parent d’élève contacté par téléphone témoigne ainsi de la situation d’un adolescent marocain, arrivé récemment à Rennes, et à qui aucun enseignement de français n’est proposé : la seule heure à laquelle il pourrait assister a lieu en même temps qu’un cours de mathématiques, et il a été décidé que ce cours de maths était plus important pour sa réussite que la compréhension de la langue dans laquelle il se déroulait ! Là où il n’y a pas d’enseignement adapté, ce sont parfois les missions handicap ou de remédiation scolaire qui tentent de prendre en charge les élèves migrants ; ce n’est pourtant ni leur rôle, ni leur domaine d’expertise. De plus, il faut parfois un mois pour qu’un enfant migrant soit intégré dans une classe, ce qui est absolument contraire au principe d’obligation d’instruction qui engage tant les parents que l’Etat. Enfin, il n’existe pas de coordination de ces différents services, et le suivi scolaire des enfants migrants qui seraient amenés à changer de lieu de résidence et donc d’école est quasi-inexistant.

Dans ces conditions, il est évident que les élèves allophones sont, plus encore que les autres, exposés à l’échec scolaire et à la sortie du système scolaire sans diplôme. L’Observatoire des Inégalités a pourtant établi que le taux de chômage des non-diplômés est trois fois supérieur à celui des diplômés : la situation bretonne est donc, plus encore que dans les autres régions, une machine à fabriquer de la précarité chez les immigrés. Une fois de plus, le vernis du soi-disant principe républicain d’égalité se craquelle pour laisser voir le véritable visage du système d’éducation français : celui de la reproduction sociale, génération après génération, qui assure plus largement la reproduction du système en place – dans ses aspects idéologiques comme en ce qui concerne ses bases matérielles.

Pour signer la pétition en ligne, c’est ici




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