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Débats

Etat, crise organique et tournant bonapartiste (II)

Entre « pire » et « moindre mal » ? Le tandem Le Pen-Macron, ou comment être piégé entre deux variantes du bonapartisme

Depuis l’annonce des résultats du premier tour de la présidentielle, le « front républicain » qui semblait se lancer sans problème, de Hamon à Fillon, a du mal à se mettre en place, à la différence de 2002. Alors que la victoire de Macron était donnée comme déjà gagnée, les choses se compliquent depuis ces derniers jours, et la bourgeoisie commence à se préoccuper du fait qu’une victoire de Le Pen ne puisse pas totalement être écartée, aussi improbable soit-elle au regard des sondages.

Nous contestons la thèse selon laquelle une victoire du FN signifierait le basculement dans le fascisme, et défendons l’idée qu’entre Macron et Le Pen se joue avant tout la victoire entre deux variantes, l’ultralibérale BCBG et la nationaliste-raciste-xénophobe du bonapartisme, la seconde étant l’option la plus explosive des deux à court terme. Le degré de crise politique auquel nous assistons nous invite, en termes de contenu politique pour une abstention active à ce second tour totalement trusté par le véritable système ennemi de notre classe qu’incarne ce duel-tandem, en priorité à tenter d’accélérer l’émergence d’un pôle ouvrier et populaire capable de porter une alternative de classe aux attaques à venir, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles viennent. [1]

Petits rappels : de Le Pen fille sur le Vel d’Hiv à Le Pen père sur le « détail » des chambres à gaz, l’expressif retour du refoulé

Les contradictions du FN ont ressurgi au travers de Le Pen fille dans la dernière partie de sa campagne avant le premier tour. Face à une campagne qui s’est avérée plus difficile que prévue, après notamment avoir dû essuyer l’affront du KO que lui a infligé Poutou lors du débat du 4 avril (ce sur quoi le très libéral Challenges a insisté), elle a été obligée de puiser dans les recettes clivantes et brutales de Le Pen père pour ragaillardir son aile droite, tout en essayant d’apparaître comme héritière du gaullisme afin de maintenir sa stature de présidentiable. Ce qu’ont attesté les déclarations choc sur le Vel d’Hiv c’est la justesse, en ce cas, du proverbe : « Chassez le naturel, il revient au galop »...

Lorsque Marine Le Pen prend la présidence du FN en janvier 2011 contre Bruno Gollnisch, elle opte rapidement pour une stratégie de « dédiabolisation » et de conquête d’une respectabilité, passant notamment par l’abandon des propos antisémites et négationnistes qui avaient le fonds de commerce du père à partir des années 80. C’est le moment où le FN, dont Le Pen père avait pris le contrôle en 1973 (l’année suivant sa fondation sous les auspices de François Duprat, ex-leader du groupe néofasciste Ordre Nouveau, qui s’était attelé à rassembler poujadistes, néo-pétainistes nostalgiques de Vichy, ultras pro-Algérie française et groupuscules néonazis « pour l’unité française »), commence à émerger dans les médias, dynamique qui se renforcera grandement en 1986 lorsque la proportionnelle instaurée par Mitterrand aux législatives permet au FN de conquérir 35 sièges de députés, sur fond de déception des électeurs de gauche face au tournant libéral de la direction du PS, accompagnée par le PCF.

C’est dans la foulée de ce tournant que s’ouvre la période des abjectes déclarations médiatiques de Jean-Marie, qui va utiliser au maximum l’audience acquise, selon lesquelles « le sidaïque est une forme de lépreux » (émission L’heure de vérité, mai 1987), les chambres à gaz « un détail de l’histoire » (Grand Jury RTL, septembre 1987), puis du calembour particulièrement nauséabond attaquant le ministre de la fonction publique Michel Durafour, qui s’affligeait de la progression des idées d’extrême-droite : « Monsieur Durafour crématoire, merci de cet aveu ! » (université d’été du FN, Cap d’Agde, avril 1988)… Les années 90 verront s’enraciner l’audience du FN, jusqu’à culminer, malgré le cap difficile de la scission mégrétiste en 1998, dans son arrivée au second tour de la présidentielle de 2002, éliminant dès le premier tour le candidat du PS, Lionel Jospin, sur fond de la division de la « gauche ». Un premier accident de parcours exprimant les symptômes des premières tendances à la crise organique affectant la société et la politique françaises, dont nous voyons aujourd’hui l’accélération. JMLP sera condamné à 26 reprises, au jour d’aujourd’hui, pour ces différentes sorties choc, réitérées dans différents, médias, journaux, etc., même s’il gagnera de son côté toute une série de procès en diffamation, notamment mettant en cause son passé de tortionnaire durant la guerre d’Algérie.

L’important ici est qu’au-delà des conceptions, Le Pen père a toujours revendiqué le scandale et la provocation comme une arme politique permettant de conquérir de l’audience (comme le déclarait elle-même sa fille au Figaro en 2015), estimant que toute volonté de dédiabolisation était un « leurre » (interview dans le Journal du Dimanche du 9 août 2015). Or si cette arme politique a pu permettre à Jean-Marie Le Pen d’émerger, elle empêche tout dialogue et toute captation du vote de secteurs de masse de la population, condition sine qua non pour l’emporter au second tour : tel est le fondement objectif essentiel du changement de stratégie de Le Pen fille, de sa mise à l’écart du père en 2015 de la direction du FN (dont celui-ci garde tout de même encore aujourd’hui la présidence d’honneur), qui fait écho à la stratégie que Bruno Mégret défendit dans les années 90, jusqu’à la scission de 1998. Mais il est essentiel de voir le contenu social associé à cette « dédiabolisation » pour mieux cerner les contours du changement de stratégie, consistant à s’adresser, cette fois, sur fond de crise du PCF, de suivisme du PS, et d’absence d’une extrême gauche crédible, au mouvement ouvrier dans sa globalité : Marine Le Pen parle démagogiquement d’abrogation de la loi Travail, de baisse de l’âge de la retraite alors que son père demandait l’inverse (mais en même temps se refuse à augmenter le SMIC pour pouvoir contenter les secteurs du petit patronat qui la soutiennent), critique de la dérégulation néolibérale tel qu’un Macron le prône et défense d’un interventionnisme d’Etat, voire des (semi)nationalisations temporaires comme pour Whirlpool tout récemment, aux antipodes des positions du temps de Le Pen père qui pourfendait le « fiscalo-étatisme » et voulait recentrer l’Etat sur ses prérogatives régaliennes (défense, sécurité, justice).

Contradictions donc : le retour du refoulé antisémite déresponsabilisant l’Etat français de son rôle historique criminel, au cœur de la déclaration de Marine Le Pen sur le Vel d’Hiv, a néanmoins reconfirmé, s’il en était besoin et par-delà toutes les nuances imaginables sur tel ou tel aspect, la continuité historique et idéologique entre le père et la fille. Plus largement, il y a indéniablement, dans la composition du FN et au plan militant, des idéologues et des leaders qui ont hérité du syncrétisme néo-fasciste des débuts du FN, bref une direction en partie fasciste, comme à la base, une frange de militants clairement prêts à « casser de l’arabe », « du gauchiste », ou « du pédé », en résonance avec des dynamiques groupusculaires qu’on peut qualifier de néo-fascisantes gravitant autour de l’appareil. Mais cela ne doit pas conduire à minimiser les contradictions idéologiques qui peuvent s’exprimer, pour élargir le propos ci-dessus, entre, notamment, l’aile Philippot, plus républicano-compatible (par la trajectoire et le régime de discours) et sa ligne plus souverainiste et gaulliste, et l’aile Marion Maréchal-Le Pen (qui est peut-être celle qui est allée le plus loin dans le ton, contre Philippe Poutou, déclarant qu’il était « crasseux, mal lavé et mal élevé », un vrai petit nègre…, bien que Marine Le Pen ou David Rachline, maire de Fréjus, n’aient évidemment aucune divergence sur le fond), qui revendique plus clairement l’héritage de Jean-Marie, et en particulier faisant quelque peu retour au FN du début des années 80, quand Le Pen père était atlantiste et revendiquait Reagan.

Si Marine Le Pen a hérité du néofascisme de son père, sa victoire à la présidence signifierait-elle le basculement vers un « régime fasciste » ?

Mais il est fondamental d’insister sur le fait que ces phénomènes, de même que les évolutions des régimes, sont incompréhensibles sans la prise en compte des rapports de classes qu’ils reflètent, fût-ce, à l’image d’une élection, de façon indirecte ou détournée, en bref comme des miroirs déformants : sans cela aucune politique révolutionnaire conséquente n’est possible. Et il se trouve que ces divergences, stratégiques et potentiellement idéologiques au sein du FN sur tel ou tel point, sont indissociables des contradictions du bloc électoral sur lequel le FN tente de s’appuyer pour gagner. Comme le rappelle Juan Chingo dans un article récent, « le bloc lepéniste est un agrégat électoral formé par des secteurs sociaux disparates, parfois opposés entre eux d’un point de vue politique, comme dans le cas des secteurs ouvriers ou de petits commerçants, dont l’orientation est hétérogène par rapport à des questions comme le rôle de l’Etat et des services publics, la question du profit des entreprises et du monde de l’entreprise en tant que tel. Il s’agit là de contradictions sociales et économiques profondes que personne ne sait réellement comment contenir au cas où le FN venait à arriver au pouvoir. »

La nécessité de s’adresser à différentes catégories sociales lui impose de ne pas trancher de façon trop brutale quand des aspirations distinctes voire opposées émergent, de formuler dans ce cas des propositions ambiguës ou suffisamment générales, surtout si elles portent sur des sujets cardinaux, services publics, salaires, etc., de façon à ne pas cliver ou en évitant de rentrer dans la discussion sur les moyens concrets de les réaliser.

A la différence, le fascisme historique, par exemple dans l’Allemagne des années 30, disposait d’une base sociale et électorale beaucoup plus homogène, constituée en grande partie des classes moyennes, qui composaient la moitié de la population nationale, ruinées par l’hyperinflation et le chômage de masse, dans un contexte où la bourgeoisie avait en face d’elle un mouvement ouvrier puissant, qui avait déjà fait chuter le kaiser, et, moyennant deux tentatives révolutionnaires, avait poussé la république de Weimar dans ses retranchements. Il devait être capable de répondre à la pression de cette petite-bourgeoisie, capitaliser son désespoir en la mettant en mouvement et en l’armant. Le fascisme fut le seul mouvement capable de structurer sa haine en l’orientant contre la classe ouvrière armes à la main.

Une crise plus nette, plus cristallisée, plus polarisée, plus exacerbée pourrait conduire à forger une masse plus compacte de ce type qui pourrait mobiliser jusqu’à l’armée, et pas seulement la police, contre le prolétariat d’aujourd’hui. Mais en l’état, les contradictions du bloc électoral du FN révèlent son caractère très composite, c’est un conglomérat expressif des tendances croissantes à la crise organique et à la haine des partis du régime. La défaite et l’absence du PS et des républicains au second tour sont évidemment un tournant majeur de la politique française et reflètent un degré de crise profond. Mais si une frange significative (qu’il ne faut pas pour autant surdéterminer) des classes populaires se tourne vers le FN, ses motivations sont beaucoup plus contradictoires avec son programme et ses objectifs. D’où l’existence de brèches beaucoup plus conséquentes pour le combattre. Dès lors il est inévitable que de telles contradictions trouvent leur expression dans le parti, en termes d’orientation comme de stratégie, et affectent jusqu’à la constance du cap, étant posé que ce bloc électoral dans son immense majorité n’est, donc, évidemment pas « fasciste » ou tenté en l’état par ce qu’on pourrait appeler un néofascisme, qui d’autre part serait suscité, appuyé, voulu par des franges significatives et suffisamment conséquentes du patronat, lequel n’est clairement pas aujourd’hui dans sa majorité porté à cette option (bien qu’il puisse absolument être prêt dans d’autres contextes à jouer ce feu-là, pour défendre ses intérêts, quitte à s’y brûler lui-même un peu les doigts).

Il serait certes dangereux de refuser d’utiliser un terme, comme celui de « fascisme », au motif a priori que la situation ne correspondrait pas exactement aux dynamiques historiques des années 30 : toute catégorie doit être actualisée à l’aune des situations concrètes qui ne se répètent jamais à l’identique, comme y insiste en permanence Trotsky par exemple dans Bonapartisme et fascisme en 1934. Mais, à l’image des répercussions de la victoire de Trump, il s’en faut que nous soyons dans une situation comparable sur ce plan aux années 30 en Allemagne ou en Italie, raison pour laquelle cette notion même de « néo-fascisme » reste aujourd’hui bancale et au contenu incertain, et mérite décantation – comme elle l’était par exemple chez Marcuse lorsque celui-ci étudiait le tournant bonapartiste de la seconde présidence Nixon. Quant à celle de « post-fascisme », utilisée notamment par Enzo Traverso, elle est essentiellement descriptive et chronologique, et en cela encore moins opératoire, bien qu’elle ait le mérite d’indiquer l’existence d’une continuité historique contre l’usage médiatique surabondant de l’insuffisant vocable « national-populisme ». Traverso l’utilise aussi pour pointer un élément important : le caractère, justement, mouvant, instable, et non cristallisé des partis et mouvements qui en relèvent actuellement – réalité qui explique justement pourquoi la notion de néo-fascisme peut elle-même difficilement être plus aboutie, et qui est caractéristique des contradictions auxquelles nous faisons face aujourd’hui.

Pour rajouter un mot sur la comparaison avec Trump, disons ici que si son régime n’est pas fasciste, il marque sur fond d’instabilité, d’imprévisibilité, et de contradictions importantes, des risques bonapartistes conséquents, dictatoriaux-autoritaires comme l’écrit l’historien R. Paxton, d’un niveau inédit de longue date aux Etats-Unis. D’autre part même si Trump lui-même rencontre pas mal d’oppositions, et si la fonction présidentielle est plus puissante en France, la faiblesse de la France au plan international comparativement aux Etats-Unis rendrait tout programme étroitement nationaliste et protectionniste très difficile à appliquer – en témoigne d’un côté le satisfecit des places boursières à l’annonce des résultats du premier tour, et le ralliement au front républicain de franges substantielles de la bourgeoisie à l’option Macron, et de l’autre, le fait que Le Pen ait déjà au cours de sa campagne symptomatiquement subordonné toute sortie de l’UE et de l’euro à un référendum.

Le Pen : le scénario d’un bonapartisme explosif

Même si en l’état une victoire de Le Pen au second tour est improbable, les rebondissements de la première phase de la campagne invitent à la prudence, il n’est donc pas absurde de réfléchir à ce qu’impliquerait une telle victoire. Goering disait en 1931 ceci : « Nous voulons prendre le pouvoir légalement. Mais ce que nous ferons de ce pouvoir, quand nous l’aurons, c’est notre affaire ». Prenons-le au mot : par-delà les stratégies discursives, la rhétorique, le programme et le projet, dont l’historien Robert Paxton a souligné la volatilité dans toutes les dynamiques fascistes historiquement réalisées, c’est la marge de manœuvre réelle d’une Le Pen au pouvoir qu’il faut scruter.

A nos yeux, en vertu de l’état actuel des rapports de classes, du positionnement de la bourgeoisie comme de l’état du mouvement ouvrier, et du type d’assises sociales-électorales très composites qui sont les siennes, bien que Marine Le Pen ait gardé ses racines néofascistes comme certaines franges du FN (qu’elle s’efforce de cacher), bien que sa stratégie de dédiabolisation ne signifie en rien l’abandon d’objectifs politiques ultra-réactionnaires et destructeurs (par quoi l’on peut dire que le FN a des traits néo-fascistes combinés à des traits plus « simplement » ultra-conservateurs), même dans l’hypothèse de sa victoire à l’élection présidentielle, le régime de la Ve République ne se transformerait pas en régime « fasciste » pour autant.

Cela marquerait indéniablement un pas en avant important dans le sens du renforcement du tournant bonapartiste déjà existant du régime. D’une part il est évident qu’un tel renforcement serait l’objectif de Marine Le Pen, exacerbant qualitativement toutes les potentialités xénophobes, racistes, antisociales et anti-ouvrières déjà portées par les institutions de la Ve République, mais en en radicalisant le plus loin possible les attendus nationalistes. Quiconque minimiserait cela aurait la vue bien bouchée, comme s’entendent à alerter les auteurs de la BD, devenue un succès de librairie, La Présidente [2], qui raconte sur le mode imaginaire de la « science-fiction civique », de la dystopie (c’est-à-dire de l’utopie version réactionnaire) ce qu’impliquerait une telle victoire : « l’application par un parti autoritaire des lois sécuritaires votées dans le contexte des attentats » – dit l’Avertissement du tome 2 –, et plus largement des lois de la Ve République en tous genres, laisserait présager un degré de conflictualité sociale et politique, autant que de répression, supérieur à ce que nous connaissons actuellement.

Un « accident » de l’histoire de ce type peut arriver, à l’image de Trump ou du Brexit, mais en l’état les résistances y compris dans le milieu patronal, qui n’a pas encore abandonné loin s’en faut ses options européistes comme en témoigne la grande satisfaction des places boursières, celle de Paris y compris, à l’issue de la proclamation des résultats, mais aussi politico-institutionnelles, syndicales et militantes, sont à anticiper comme conséquentes face aux forces et appuis dont une telle présidence disposerait. Autrement dit ce n’est pas parce que le FN, parti souverainiste/nationaliste de droite, ce qui est le principal facteur d’unification de son conglomérat (contre les « mondialistes »), ultra-réactionnaire, raciste, xénophobe, islamophobe, capitaliste et impérialiste, etc. a des composantes, sociologiquement et idéologiquement, néofascistes, et un programme de ce type formulé avec toute la rhétorique populiste prétendant incarner les intérêts des classes populaires, (et indépendamment de sa stratégie alternant provocation/dédiabolisation, qui est, justement, une stratégie) que le FN et Le Pen disposent d’une base sociale et électorale de même nature, et que le régime dirigé par sa présidente serait à définir comme tel a priori. Un pouvoir Le Pen ne serait pas dans l’évidence la même chose qu’un pouvoir Mussolini ou Hitler, ni, comme le dépeint de façon peu convaincante le volume 2 de La Présidente, un pouvoir « totalitaire » ne faisant face à aucune opposition ou contestation organisée : au contraire, sa présidence risquerait bien rapidement d’exploser sous le poids des contradictions (sans, par ailleurs, qu’on puisse prédire ce qui en ressortirait).

Trotsky écrivait ceci dans la préface des « Problèmes vitaux du prolétariat allemand » :

« Le fascisme n’est pas seulement un système de répression, de violence et de terreur policière. Le fascisme est un système d’Etat particulier qui est fondé sur l’extirpation de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme n’est pas seulement d’écraser l’avant-garde communiste, mais aussi de maintenir toute la classe dans une situation d’atomisation forcée. Pour cela, il ne suffit pas d’exterminer physiquement la couche la plus révolutionnaire des ouvriers. Il faut écraser toutes les organisations libres et indépendantes, détruire toutes les bases d’appui du prolétariat et anéantir les résultats de trois quarts de siècle de travail de la social-démocratie et des syndicats. »

On sait que dans les mairies conquises par le FN d’importantes pressions sont exercées contre les militants syndicaux, et que les efforts de pénétration du FN dans le monde ouvrier via l’outil syndical, combinant revendications d’apparence progressistes (sur le salaire, la retraite, etc.) et stigmatisation démultipliée des immigrés et de l’immigration présentée comme principael cause du chômage des « Français », ne sont que le cheval de Troie d’une volonté de réduire à néant toute opposition ouvrière autonome. Et l’on n’oubliera pas non plus qu’historiquement la conquête du pouvoir par les nazis en 1933, par exemple, a eu comme étape une victoire électorale, légale. Mais le parti nazi s’appuyait déjà sur une fraction antiparlementaire militarisée déjà puissante, lançait déjà ses bandes armées contre les ouvriers : ce n’est pas le cas du FN, qui en l’état cherche à se concilier les ouvriers et se déploie à l’intérieur du parlementarisme, et ne serait aucunement en mesure « d’extirper », détruire ou réduire à la clandestinité, par exemple la CGT, ou plus généralement les organisations pouvant être considérées comme des expressions, même seulement partiellement ou de façon déformée, à l’image de la France Insoumise. Le fossé est substantiel : la différence entre le fascisme et des formes instables ou même plus consolidées de bonapartisme se marque clairement là [3].

Encore une fois cela ne veut pas dire qu’une victoire de Le Pen ne serait pas un scénario des plus sombres, au contraire, cela attiserait les divisions chez les exploités et les opprimées et contribuerait à désarmer plus avant les luttes ouvrières et démocratiques, et dans l’évidence accélérerait l’agression brutale des fractions déjà racisées des classes populaires autant que les militants associatifs, syndicalistes et politiques. Raison pour laquelle toute « stratégie du chaos », de la politique de la terre brûlée misant sur le fait qu’avec Le Pen présidente, au moins la situation exploserait et « réveillerait » les consciences, serait dévastatrice, car une instabilité accrue rimerait logiquement avec possibles accélérations, tournants et ruptures brutales, et ferait grandement croître les germes de guerre civile. Mais en l’état la seule façon consciente de prévenir ce risque, ce n’est pas de crier au danger « fasciste » prématurément, car c’est donner une définition erronée de l’état de choses existant : Mandel y insistait lourdement à juste titre en son temps, il ne faut pas confondre les tournants autoritaires et l’Etat fort, même dans un contexte particulièrement réactionnaire, et le fascisme, et continuer à caractériser au plus juste une situation politique par définition hybride et instable.

« Il faudrait que la situation économique change d’une manière décisive pour que le danger immédiat du fascisme réapparaisse dans les Etats capitalistes occidentaux. Qu’un tel changement survienne dans le futur n’est en aucun cas exclu ; plus c’est une éventualité très probable. Mais avant que cela n’arrive, il vaut mieux éviter d’être fascinés par la menace inexistante du fascisme, parler moins de néo-fascisme, et faire plus dans la lutte systématique contre la tendance très réelle et très concrète de la bourgeoisie vers l’"Etat fort", c’est-à-dire vers la réduction systématique des droits démocratiques des salariés (au moyen de lois d’exception, lois antigrèves, amendes et peines de prison pour les grèves sauvages, restriction du droit de manifester, manipulation capitaliste et étatique des mass media, réinstauration de la détention préventive, etc.). Le noyau de vérité dans la théorie du "fascisme rampant", c’est qu’elle souligne le danger d’une acceptation passive et non politique de telles attaques contre les droits démocratiques élémentaires qui ne peut qu’aiguiser l’appétit de la classe dominante et la pousser à de nouvelles attaques plus dures. Si le mouvement ouvrier se laisse mener par le bout du nez sans résistance et se laisse déposséder petit à petit de sa puissance, alors, au premier changement important de la situation économique, quelques aventuriers intelligents peuvent bien être inspirés d’essayer de l’exterminer complètement. Si la résistance n’a pas été préparée opiniâtrement dans les batailles quotidiennes pendant des années, elle ne tombera pas miraculeusement du ciel à la dernière minute.

Et c’est justement parce que la tâche principale aujourd’hui n’est pas la lutte contre un néo-fascisme impotent, mais celle contre la menace réelle d’un "Etat fort", qu’il est important d’éviter la confusion dans les idées. Annoncer que les premières escarmouches sont le début d’une lutte décisive et donner l’impression que le fascisme (« ouvert » ou « rampant ») s’identifie aux CRS à Paris ou à la police de Berlin-Ouest (qui sont toutes deux plutôt inefficaces), c’est émousser la conscience des masses, la détourner du danger réel, terrible, que représenterait un fascisme doté d’armes technologiques bien plus avancées. C’est commettre la même erreur fatale que les dirigeants du KPD entre 1930 et 1933, lorsqu’ils présentaient Brüning, Papen… comme l’incarnation du fascisme [au lieu du bonapartisme] ce qui amena les travailleurs à la conclusion que le monstre n’était pas tout à fait aussi terrible qu’on le présentait.  » (Du fascisme, Paris, Maspero, 1969, § VI, p. 63-64).

Même si les analogies historiques sont toujours à manier avec précaution, cette dernière affirmation est essentielle, et d’une certaine façon, plus correcte aujourd’hui qu’en 1969 et dans les années qui suivirent, car la canalisation de mai 68 n’a pas eu besoin d’un virage bonapartiste. La victoire du PS en 1981 a grandement légitimé la Ve République – qui, d’un coup, n’était plus le « coup d’Etat permanent » de 1958 – avec un soutien massif des secteurs de la gauche, situation opposée à celle de crise organique croissante d’aujourd’hui.

Macron : le scénario d’une « révolution passive » renforçant le bonapartisme ultralibéral sarkozien-hollando-vallsiste

Que nous promet, de son côté, une présidence Macron ? Faisons d’abord un bref détour par une notion de Gramsci.

« Bonapartisme sans Bonaparte », « césarisme moderne » ou « césarisme sans César » selon Gramsci

La contribution de Gramsci sur le « césarisme moderne » apporte un élément clé, extrêmement proche des analyses de Trotsky, opposé à l’idée schématique selon laquelle un tournant bonapartiste ou césariste nécessite obligatoirement l’émergence d’une figure arbitrale ou d’un grand leader charismatique, ou signifie automatiquement dictature militaro-policière. Il peut exister au contraire des situations de « bonapartisme sans Bonaparte ». Dans les mots de Gramsci :

« On peut avoir une solution césariste même sans un César, sans une grande personnalité ‘héroïque’ et représentative. Le système parlementaire a fourni lui aussi un mécanisme pour de telles solutions de compromis. (…) Tout gouvernement de coalition est un premier degré de césarisme, qui peut ou non se développer jusqu’aux degrés les plus significatifs (naturellement l’opinion vulgaire veut au contraire que les gouvernements de coalition soient le plus « solide rempart » contre le césarisme) » (Cahiers de prison, cahier 9 § 133, 1932, Cahiers 6-9, « Notes sur Machiavel sur la politique et sur le prince moderne »), Gallimard, Paris, 1983, p. 500-501).

Le césarisme moderne ou bonapartisme est bien une « solution arbitrale » qui émerge au sein d’une situation d’affrontement en cours ou en germe, c’est-à-dire de façon préventive, entre les classes fondamentales, et a pour cheval de Troie des gouvernements aptes à déployer des mesures profondément anti-ouvrières et anti-populaires, moyennant une augmentation structurelle des capacités répressives, tout en essayant de se placer au-dessus des contradictions sociales. Gramsci précisait pour cela que le césarisme moderne avait une physionomie avant tout policière, plus que militaire, tout mécanisme classique relevant de la démocratie bourgeoise devant être suspendu s’il fait obstacle à ce déploiement.

La dynamique Macron incarne en partie, ou du moins tente d’incarner, ce que Gramsci appelait un processus de « révolution passive » ou de « révolution-restauration » par en haut, c’est-à-dire le projet d’une « modernisation conservatrice » prétendant libérer l’énergie du système, mais en réalité ayant pour objectif le renforcement tous azimuts de la domination et des intérêts de la classe bourgeoise. Bien que Macron n’ait pas réellement encore la stature d’un « César », il use cependant à plein de la posture césariste à deux titres : d’un côté par son adresse populiste, sa rhétorique du « nouveau », l’hyper-personnalisation de sa candidature, de l’autre parce qu’il incarne cette stratégie de coalition large. Par quoi il illustre le mode, selon le terme gramscien, « transformiste » de la révolution passive, mode reposant sur la construction de coalitions par-delà le clivage droite-gauche, expression des tâtonnements visant à reconstituer dans des coordonnées renouvelées un bloc social bourgeois suffisamment homogène pour ne pas se disperser face aux contradictions générées par le système. Il s’appuie pour cela sur les secteurs les plus élevés des classes moyennes et les classes supérieures, tout en invisibilisant,à l’image de sa prestation auprès des ouvriers de Whirlpool, les secteurs populaires du champ politique. Grande différence par rapport au PS depuis son apogée en 1981 jusqu’à sa crise terminale en cette fin de quinquennat Hollande - ce qui explique que la PS dut faire face à une crise croissante à partir de son tournant antiouvrier de la rigueur en 83-84, qui lui fit perdre peu à peu une partie de ses électeurs.

Ce type de « révolution passive » est un type de réponse classique, ou en tout cas de matrice ou projet de réponse, de la bourgeoisie aux situations marquées de fortes tendances à la « crise organique ». Il peut prendre des formes « techniques » comme on y a assisté à l’échelle de l’Europe eu début des années 2010, ou, comme on le voit ici, se forger au travers d’une volonté de renouveau idéologique et hégémonique visant à produire d’un même mouvement un nouveau bloc social, un nouveau bloc de pouvoir, et un nouveau régime de consentement des classes adverses. Consentement à quoi ? Le récit de la « libération des énergies » recouvre, au plan social et économique, un programme ultra-néolibéral : c’est l’élément le plus connu, il suffit de rappeler que principal conseiller de Hollande, il est non seulement le porteur de la loi portant son nom passée au 49.3, mais le principal inspirateur de la Loi travail, laquelle n’est qu’un avant-goût du reste de son projet d’ensemble. C’est de ce fait ce volet qui est également le plus dénoncé, et du reste savamment instrumentalisé par Le Pen qui, par contraste, se pose en candidate du « peuple », de la « France qui se lève tôt » et des perdants de la mondialisation. Mais là n’est pas la seule caractéristique de ce qui se profile.

Macron est déjà prêt à gouverner avec tout l’attirail anti-démocratique du 49.3 et des ordonnances, n’a évidemment rien à redire à l’état d’urgence permanent, et a déjà annoncé un renforcement des pouvoirs policiers, l’élévation des dépenses militaires à hauteur de 2% du PIB, la création de 10000 postes supplémentaires dans les forces de police, et 15000 places supplémentaires en prison, tout cela au nom de la lutte contre le terrorisme et tutti quanti. Autrement dit un programme institutionnel et idéologique qui va prolonger et renforcer l’attaque des libertés démocratiques, le tournant autoritaire Ve républicain déjà amorcé depuis plusieurs années, dont Macron le « centriste » souhaite clairement, dans le sillage des dynamiques pour « l’union nationale » existant depuis deux ans, qu’il soit accompagné et validé par la caste politicienne bourgeoise dans sa globalité qu’il cherche, pour cette raison, à « rassembler » par-delà le clivage droite-gauche. Il est bien conscient, du haut de ses seuls 14 candidats déclarés aux législatives, comme les autres du reste, que cette communion dans l’effort et ces moyens drastiques seront indispensables pour faire passer, justement, le programme de contre-révolution néo-thatchérienne à visage humain dont les secteurs concentrés du capital français et international ont besoin, programme pour lequel ils lui donnent actuellement mandat et le soutiennent. Du point de vue de notre classe, enfin, il est essentiel de voir la stratégie de division qu’il a déjà mise en marche pour mettre en branle sa contre-révolution sociale, aussi dévastatrice quoique d’une autre nature que la division en termes de préférence nationale, entre « natifs » et « immigrés » de Le Pen : celle entre les « oustiders », précaires, chômeurs, jeunes des quartiers populaires, et les « insiders », les privilégiés du système, évidemment les fonctionnaires, mais plus largement les titulaires de CDI ou bénéficiaires de régimes spéciaux comme les cheminots. Son plan « d’ubérisation » vise ni plus ni moins à mobiliser les premiers contre les seconds.

Trois écueils à éviter

La prochaine présidence de la République sera dans tous les cas fragile, faisant des prochaines législatives des contours encore bien incertains. Un enjeu particulièrement important, puisque se jouera avec elle la possibilité, encore plus improbable avec Le Pen qu’avec Macron, d’une majorité présidentielle, facteur naturellement aggravant en termes d’instabilité. Ce contexte étant posé, il y a trois écueils à éviter : le « front républicain », le refus mécanique ou abstrait de ce dernier basé sur un pur et simple trait d’égalité tiré entre les deux candidats, minimisant ou niant ce faisant les différences de leurs projets politiques respectifs, et enfin le rejet de cette égalisation inconséquente au profit de la subordination en dernière instance du « Ni Macron ni Le Pen » à la logique d’un bloc qui, pour récuser la solution front-républicaine, maintiendrait le curseur avant tout sur le « danger Le Pen ». Cette logique justifie, si on la déroule jusqu’au bout, de laisser entendre qu’un vote Macron bon an mal an serait, par exemple dans le cas de sondages extrêmement serrés, malgré tout « moins pire », même si c’est en se bouchant le nez.

Face à une situation concrète aussi complexe aucune formule abstraite n’a droit de cité, mais de ce que Macron est le visage en poupe du bonapartisme ultralibéral européiste de demain, et ne sera jamais, au grand jamais, un rempart contre la poussée de l’extrémisme de droite, avec lequel il partage une infinie haine antiouvrière, qu’au contraire, il alimentera, il nous semble que seule une abstention active peut permettre à la fois d’éviter les trois écueils tout en donnant une perspective politique alternative concrète et en positif.

« Pire », « moins pire », « moindre mal »…

L’erreur consiste au final à utiliser comme des notions précises ces catégories en réalité totalement nébuleuses du « pire », donc du « moins pire » et par là du « moindre mal », en oubliant que Le Pen et Macron forment à eux deux un système global. En décembre 1931 Trotsky, qui était bien loin de minimiser le danger fasciste en Allemagne, répondait comme suit à la question « Brüning est-il un "moindre mal" ? ». Avant que ne lui succède le gouvernement Von Papen, à la veille de la victoire des nazis aux élections de janvier 1933, la chancelier Brüning avait dirigé de mars 1930 à mai 1932 un type de gouvernement bonapartiste caractérisé par l’octroi des « pleins pouvoirs » par le Reichstag entre mars 1930 et mai 1932.

« La social-démocratie soutient Brüning, vote pour lui, assume la responsabilité de sa politique devant les masses, en se fondant sur l’affirmation que le gouvernement Brüning est un "moindre mal". C’est ce point de vue que le Rote Fahne essaie de m’attribuer, sous prétexte que j’ai protesté contre la participation stupide et honteuse des communistes au référendum d’Hitler. Mais est-ce que l’opposition de gauche allemande, et moi en particulier, avons demandé que les communistes votent pour Brüning et lui apportent leur soutien ? Nous, marxistes, considérons Brüning et Hitler ainsi que Braun comme les représentants d’un seul et même système. La question de savoir qui d’entre eux est un "moindre mal" est dépourvue de sens, car leur système, contre lequel nous nous battons, a besoin de tous ses éléments. Mais aujourd’hui, ces éléments sont en conflit, et le parti du prolétariat doit absolument utiliser ce conflit dans l’intérêt de la révolution.

Dans une gamme il y a sept notes. Se demander quelle note est la "meilleure", do, ré ou sol, n’a pas de sens. Cependant, le musicien doit savoir quand et sur quelle touche frapper. Se demander abstraitement qui, de Brüning ou Hitler est le moindre mal est tout aussi dépourvu de sens. Mais il faut savoir sur laquelle de ces touches frapper.  »

A la question de savoir qui frapper, et comment, Trotsky ni ne proposait ni ne laissait la place libre à cette option, la constitution de blocs politiques ou électoraux : « se mettre d’accord uniquement sur la manière de frapper, sur qui et comment frapper ! », soit élaborer un programme d’action, et œuvrer au front unique dans l’action pour vaincre le fascisme tout en combattant le bonapartisme au nom des intérêts historiques et d’une politique totalement indépendante du prolétariat dans son ensemble. Pas plus qu’il ne fallait laisser entendre que soutenir Brüning ne pouvait permettre de combattre Hitler, il ne faut laisser la moindre brèche pouvant laisser entendre d’une façon ou d’une autre que Macron serait « moins pire » que Le Pen car ils sont aujourd’hui les deux faces indissociables : plutôt que de duel c’est bien de tandem contradictoire qu’il faut parler. Le défi politique qui incombe aux révolutionnaires dans une telle situation n’est évidemment ni de stigmatiser ceux qui pensent dans les termes du « moindre mal », tout est fait pour imposer ces coordonnées-là. De même il ne viendra jamais à l’esprit des révolutionnaires de stigmatiser les ouvriers ou les jeunes qui peuvent voter FN par confusion et aspiration à des changements radicaux. Le défi est de défendre et faire comprendre qu’on ne combat pas le bonapartisme d’une souverainiste de droite raciste et nimbée de néofascisme, qui n’a pas en l’état les bases matérielles pour réaliser son projet nauséabond, détruire toute opposition politique du mouvement ouvrier ou plonger dans la clandestinité la moindre résistance, en votant pour le bonapartisme au sourire ultra-brite d’un Macron, qui ne nous promet pas moins à terme qu’un Fillon, au quotidien, le sang et les larmes d’une destruction sociale massive.

Ni vote utile, ni alarmisme, ni attentisme : abstention active pour un combat de classe

Combattre frontalement le projet de Le Pen exige à la fois d’en dénoncer tous les attendus, mais de renforcer le combat contre le tournant bonapartiste actuel et l’autodestruction en marche de la démocratie bourgeoise dont Macron sera le continuateur zélé. Cela passera par l’émergence d’un pôle anticapitaliste et révolutionnaire capable de défendre pied à pied un programme d’unification sur tous les plans, social-économique, contre le racisme, l’islamophobie, le sexisme et toutes les oppressions, et en défense des droits démocratiques, de toute notre classe, contre toute division entre natifs et immigrés, "outsiders" et "insiders", entre CDI et précaires et chômeurs, jeunes et moins jeunes etc. Mais l’émergence de ce pôle autour d’un tel programme suppose le renforcement conséquent d’un parti de classe bien au clair sur son projet et ses délimitations, qui se donne comme objectif de convaincre la frange du monde du travail et de la jeunesse qui s’est la plus politisée à gauche depuis 2016, et n’est déjà pas tentée par le vote utile énième version, de s’organiser en ce sens.

C’est sur ces bases que nous pouvons et devons déployer à une échelle supérieure à la période antérieure la résistance et le combat unitaires dans l’action, le front unique ouvrier : la clarté des positions des révolutionnaires ne sera pas un obstacle, bien au contraire, ce sera le support d’une telle politique unitaire conséquente. Ce à partir de quoi, notamment, un dialogue fructueux pourra se poursuivre et s’intensifier avec celles et ceux qui se sont portés vers Mélenchon et la France Insoumise, avec cette jeunesse qui a commencé à manifester, dont la volonté significative de s’abstenir au second tour reflète dans l’évidence une disponibilité à la constitution concrète, dès le 1er mai d’un pôle de combat anticapitaliste, anti-ultralibéral et anti-FN, un pôle de classe radicalement indépendant – dans l’esprit de Poutou, de sa campagne et du débat du 4 avril.

Il faut en effet, pour conclure, insister sur le fait que si le résultat du premier tour des élections est clairement défavorable aux exploités et aux opprimés, il convient d’en éviter toute lecture unilatérale et catastrophiste. Ce résultat global se combine avec le score le plus haut de la « gauche de la gauche » depuis 1969 en France. Indépendamment des limites du projet néoréformiste de Mélenchon et de l’hétérogénéité de ses électeurs. Cela exprime un début de changement subjectif pour notre classe, qui n’a clairement pas été démoralisée par la défaite du mouvement contre la loi Travail, ce qui justement été largement capitalisé par la France Insoumise. Telle pourrait être la base d’une politique de front unique bien plus large dans son contenu et ses secteurs qu’à l’époque, tout particulièrement, où l’antifascisme et l’antiracisme avaient été instrumentalisés par le PS et ses satellites, SOS racisme en premier lieu. Contre tout défaitisme nous pouvons et devons nous adresser à l’ensemble des franges les plus radicalisées de notre classe, qui sont comparativement plus importantes que les années passées, et de les convaincre de la justesse d’une telle boussole, dans un contexte où, tout en scrutant au plus près les contradictions existantes sous toutes les coutures, nous avons d’autant plus de responsabilités que nous disposons d’une marge de manœuvre et d’un espace d’intervention bien réels, conséquents, qu’il ne sera pas au pouvoir de la future présidence de réduire en claquant des doigts.




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