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Secousse politique

Etat espagnol : comprendre les élections du 24 mai et la crise de représentation

Santiago Lupe Voilà bientôt un an que le bipartisme espagnol souffre de turbulences historiques. Lors des élections européennes, les deux principaux partis, le PP et le PSOE, avaient obtenu moins de 50% des suffrages exprimés, alors qu'ils en avaient obtenu plus de 80 % lors des élections générales en 2011. Cet effondrement a été accompagné de la montée de Podemos et, dans une moindre mesure, de celle de Ciudadanos (« Les Citoyens »). Les élections municipales et régionales de ce dimanche constituaient une étape décisive pour pouvoir répondre aux diverses interrogations posées par la situation politique espagnole et analyser les défis posés à l'extrême-gauche anticapitaliste.

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Où en est la crise du bipartisme ?

La crise est grave, tenace et déjà reflétée dans les institutions. Le rejet des partis politiques du régime de 1978 continue à en être l’un des facteurs les plus importants. Ce sont des millions qui voient « la caste » comme les responsables politiques de l’austérité et en même temps comme les principaux bénéficiaires des relations et des affaires entre le pouvoir politique et les grandes entreprises, les patrons du BTP et les banquiers.

Cette crise de représentation s’est beaucoup approfondie, au point qu’aucun des deux partis qui ont gouverné le pays en alternance pendant près de trois décennies, le PP et le PSOE, ne soient capable de continuer à le faire tout seul. Cependant, les élections européennes avaient été un avertissement et pendant les 12 derniers mois ils ont sciemment travaillé afin d’éviter une catastrophe plus grave.

Le PSOE a remplacé Alfredo Rubalcaba, dirigeant du parti depuis les gouvernements de Felipe Gonzalez, par le jeune Pedro Sanchez et entrepris toute une opération de marketing politique sur un soi-disant « renouveau ». Le PP quant à lui est passé à l’offensive en se vantant des maigres symptômes de redressement économique, et avec un programme ouvertement réactionnaire, s’appuyant sur quelques-unes de ses figures les plus droitières, comme Esperanza Aguirre à Madrid ou Rita Barbera à Valence.

Ce qui est certain, c’est que les deux partis résistent en général et ont reconquis un peu de respect depuis les européennes. Le PSOE passe ainsi de 23% des suffrages exprimés à 25% et le PP de 26% à 27%. Néanmoins, cette « résistance » ne leur épargne pas la perte de positions institutionnelles fondamentales, la carte municipale et régionale qui se dessine étant surtout caractérisée par une certaine difficulté à gouverner. Aucune ville importante ni aucun parlement régional ne voient se dégager, en effet, de majorité absolue. Tout va passer par des accords – d’investiture, ponctuels, législatifs ou même de gouvernement – entre les partis de la « caste » et les formations politiques émergentes.

C’est le PP, qui avait pourtant réussi à contrôler une bonne partie de la carte, qui risque de perdre le plus de positions. Il risque de perdre le gouvernement de Madrid et de Valence – ses bastions –, de Castille-La Mancha (gouverné par sa secrétaire générale) ou Estrémadure. Le PSOE se voit relégué derrière diverses candidatures citoyennes comme « Barcelona en Comú » (« Barcelone en commun ») ou « Zaragoza en Commún » (« Saragosse en commun »).

Les partis du régime qui arrivent à échapper à cette chute sont ceux des bourgeoises périphériques. Ainsi, le Parti nationaliste basque, non seulement se maintient mais il progresse et a remporté une victoire emblématique en prenant la mairie de Saint Sébastien, arrachée à Bildu. Convergence et Union (CiU) perd, de son côté, une position centrale : la mairie de Barcelone, même s’il obtient, avec quelques difficultés, le même résultat que celui des élections européennes, soit 21 %.

Et les partis émergents ?

Les nouveaux phénomènes qui ont fait leur apparition aussi bien à gauche qu’à droite poursuivent leur consolidation, avec un poids important dans les principales capitales du pays. Dans le cas de Podemos et des candidatures citoyennes, cette progression exprime le virage à gauche de millions de jeunes et de travailleur.se.s qui voient en ces partis une alternative aux politiques d’austérités et à la caste politicienne.

C’est une montée qui s’inscrit dans le schéma du « quadripartisme » qui s’est déjà exprimé lors des élections andalouses de mars dernier et que les sondages avaient pronostiqué. C’est loin du meilleur score enregistré par les sondages en janvier 2014 pour le parti de Pablo Iglesias, quand il apparaissait comme la première force politique, frôlant les 30 %.

Dans ces élections, Podemos s’est présenté uniquement aux élections régionales. Il a obtenu environ 20 % seulement à Aragon, en Asturies et à Madrid, alors qu’il a obtenu entre 8 et 13% dans le reste du pays, confirmant ce qui était arrivé en Andalousie. De plus, dans les communautés comme le Pays basque, l’hégémonie de la gauche perdure, la gauche nationaliste basque radicale avec Bildu se maintient dans les municipalités avec 18 % à Naverre et 29 % à Guipuscoa, ce qui représente une limite importante pour un Podemos qui a adopté dans ces derniers jours un discours contre la gauche nationaliste basque radicale et l’ETA, ce qui a été l’un des piliers du consensus de 1978. Ces « plafonds », couplés avec la victoire du PP dans la capitale sur la candidature citoyenne soutenue par Podemos, expliquent le visage sérieux d’Iglesias pendant la soirée électorale.

La force émergente à droite, Ciudadanos, triple son résultat des élections européennes, mais reste loin derrière la troisième force politique du pays, avec seulement un million et demi de voix aux élections municipales, soit 6,5 %.

Il est indéniable qu’il y a une progression de ces formations par rapport aux élections européennes et que cela peut se traduire par la conquête de certaines communes importantes comme Madrid ou Barcelone de la part des candidatures citoyennes. Cependant ces victoires ne peuvent pas se réaliser toutes seules. Des accords avec les partis de « la caste », notamment le PSOE et le PSC, ou même Ciudadanos, seront indispensables. Cependant, ce qui est remis en question est surtout le projet de remporter les élections générales à la fin de l’année afin de former un « gouvernement décent » avec Pablo Iglesias comme président. Le plafond électoral que ces élections expriment, ajouté à la loi électorale elle-même – qui donne l’avantage aux petites provinces, justement là où Podemos obtient ses pires résultats – rend très difficile son arrivée au Parlement en tant que première force politique, voire devant le PSOE.

Le début d’une deuxième Transition ?

Les résultats « confirment » la dynamique en cours depuis les élections européennes l’année dernière. La crise du PP et du PSOE se poursuit, mais elle est loin d’être au même stade que celle de ses homologues grecs, la Nouvelle Démocratie et le Pasok, par exemple. Les partis émergents, et particulièrement Podemos, sont toujours capables de canaliser électoralement une bonne partie du mécontentement social et la crise de représentation qui s’est développée après le 15M. De fait, les meilleurs résultats de Podemos et des candidatures citoyennes ont eu lieu dans les villes où le mouvement des Indignés et les mobilisations ultérieures avaient été les plus fortes.

Cependant, ils n’arrivent toujours pas à attirer les millions de personnes qui continuent à s’abstenir. Dans les derniers mois, plusieurs sondages ont analysé la composition sociologique de l’électorat des nouveaux partis et montré que beaucoup de secteurs les plus touchés par la crise n’en font pas partie. Le virage au centre et la modération du discours et du programme de leurs dirigeants empêchent sont certainement une cause de ce phénomène. De fait, l’abstention de 35 % a été légèrement plus importante que lors des élections municipales en 2011, excepté dans quelques villes comme Madrid ou Barcelone, là où ces candidatures ont obtenu leurs meilleurs résultats.

Aujourd’hui, plusieurs analystes se demandent si les élections de ce dimanche peuvent constituer le début d’une deuxième Transition. C’est notamment le projet des dirigeants de Podemos, qui le dit de plus en plus ouvertement : une tentative de restauration du Régime en crise au moyen d’une « régénération démocratique » limitée et de quelques politiques de redistribution.

Afin de rendre cela possible, ils font le choix d’une modération accélérée et font de multiples gestes envers divers agents du Régime et ses pouvoirs économiques. Cela peut être une conséquence d’être arrivés à un plafond électoral aussi rapidement et à un niveau aussi bas si nous le comparons avec leurs prétentions de départ. Ces deux éléments – modération et progression électorale limitée – confirment les limites, de plus en plus étroites, d’un processus de changement, qui est voué à se réaliser en accord avec la même caste politique à laquelle s’en prennent Iglesias et son équipe dans leurs discours.

Dans les prochaines semaines on verra certainement, sur le plan municipal et régional, diverses « tentatives » de mettre en œuvre ce nouveau consensus. Elles seront sûrement limitées au programme minimum – garantir la constitution des gouvernements de Podemos, des candidatures citoyennes ou du PSOE là où c’est possible de virer la droite –, mais seront la base du « gouvernement de changement » de 2016 qui, pour l’instant, devra compter aussi bien avec les « vieux » partis qu’avec les « nouveaux » et qui laissera encore plus qu’en 1978 les principales revendications démocratiques et sociales sans réponse.

Un « changement » avec si peu de « changement » pourra difficilement trouver une sortie durable à la crise du régime de 1978, comme celle qui a été trouvée pour résoudre la crise de la dictature. Les faiblesses originelles des tentatives d’une seconde transition laissent la porte ouverte à ce que les secteurs populaires qui ont aujourd’hui des illusions sur Podemos et les candidatures citoyennes puissent faire une expérience avec ces directions. Cela pose un défi pour l’extrême-gauche anticapitaliste, aux militant.e.s du mouvement ouvrier et du reste du mouvement social et à la jeunesse, de créer un regroupement qui mette l’accent sur le développement de l’organisation et de la mobilisation indépendantes de ces partis, qui seront les gouvernements de demain, avec les travailleur.se.s en première ligne, et de se battre pour une rupture véritablement révolutionnaire avec le régime de 1978 et pour un gouvernement des travailleurs et du peuple.

25/5/2015.




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