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« Ce n’est pas un abus, c’est un viol »

Etat espagnol : des milliers de lycéennes et d’étudiantes en grève et dans la rue contre la justice patriarcale

La vague d’indignation suscitée par le jugement de la justice espagnole dans le cadre de l’affaire de La Meute n’en finit pas de faire des remous. Contre la justice patriarcale, la mobilisation continue dans l’État espagnol.

« Ce n’est pas un abus, c’est un viol » : à l’appel du Syndicat des Etudiants [Sindicato de Estudiantes], des milliers de lycéennes et d’étudiantes en grève sont descendues dans les rues de nombreuses villes de l’État espagnol ce jeudi 10 mai pour protester contre la décision de la justice. Celle-ci a refusé, lors du procès qui s’est tenu ce 26 avril, de qualifier « d’agression sexuelle » (le « viol » n’étant pas mentionné dans les textes de loi) les actes d’un groupe de cinq hommes âgés de 25 à 27 ans. Ceux-ci ont été condamnés pour « abus » à neuf ans de prison et à verser 50.000 euros de dommages à la victime, une sentence très inférieure à la peine requise de 22 ans de prison par le parquet. En 2016, lors des fêtes populaires de la San Fermin à Pampelune, ils avaient violé une jeune madrilène de 18 ans avant de lui voler son portable. Ils avaient alors publié une vidéo, sous-titrée « en train d’en baiser une à cinq » sur un groupe Whatsapp nommé « La Meute » [La Manada]. Les juges ont estimé qu’il n’y avait eu ni « intimidation » ni « violence » lors de ces actes pour justifier leur décision. La défense a, pour sa part, soutenu que la victime n’avait jamais dit « non » lors de son agression. Pourtant, les magistrats ont estimé eux-mêmes après visionnage de la vidéo « indiscutable que la plaignante s’était soudain trouvée dans un lieu étroit et caché, entourée par cinq hommes plus âgés et de forte carrure qui l’avaient laissée impressionnée et sans capacité de réaction ».

Cette décision révoltante est à l’image de la justice et de la société patriarcale auxquelles sont soumises les femmes dans l’État espagnol. Ces dernières années, les plaintes pour viol sont en forte augmentation. Selon le ministère de l’Intérieur, 1 382 viols ont été enregistrés l’an dernier, soit 10,6 % de plus qu’en 2016, un chiffre officiel largement inférieur à la réalité. Une violence sexiste qui s’exprime également par le nombre de féminicides : l’an dernier, 49 femmes ont été tuées par leur compagnon ou leur « ex » en Espagne, et il s’agit encore une fois de chiffres « officiels ».

C’est contre cette situation qu’une vague d’indignation s’est levée dans les rues espagnoles, dans la continuité de la grève féministe massive qui avait eu lieu le 8 mars. Depuis le 26 avril, plusieurs journées de manifestations ont été organisées, rassemblant à chaque fois plusieurs dizaines de milliers de personnes. Une pétition exigeant la démission du juge responsable du verdict a d’ores et déjà atteint plus de 1,3 millions de signatures. Sur les réseaux sociaux, cette affaire est venue populariser le hastag #Cuéntalo (dis-le), équivalent du #MeToo américain et du #BalanceTonPorc français, qui ont permis de libérer la parole sur les violences sexistes subies par les femmes au quotidien.

Le gouvernement espagnol, lui, tente d’instrumentaliser cette affaire pour faire oublier sa politique réactionnaire. Par la voix du ministre de la Justice, Rafael Catalá, qui a déclaré que « tout le monde sait » que l’un des juges ayant réclamé la relaxe avait un « problème singulier ». Si celui-ci ne s’est pas prononcé sur le jugement final, et notamment l’abandon scandaleux de la qualification « d’agression sexuelle », cette réaction a suffi pour déclencher un tollé dans la magistrature espagnole qui réclame désormais la démission du ministre. Elle a également annoncé en grande pompe une réforme du code pénal visant à réformer les paragraphes relatifs aux « agressions sexuelles », le qualificatif de « viol » n’étant même pas mentionné dans la loi. Un positionnement qui tente d’occulter les positions réactionnaires du gouvernement, qui avait tenté en 2015 de faire limiter le droit à l’avortement sous la pression des milieux conservateurs. Dans le même temps, l’affaire provoque des divisions dans le milieu étudiant. Ainsi, la décision unilatérale du Syndicat des Etudiants [Sindicato de Estudiantes] d’appeler à une journée de grève ce 10 mai concurrente avec la manifestation du 8 mai appelée par les secteurs de l’éducation sur le même sujet a été critiqué comme une décision « sectaire » et « opportuniste ».

Des divisions et des tentatives de récupération qui ne sont qu’autant d’arguments pour renforcer la mobilisation actuelle, à l’image du slogan qui fleurit dans les manifestations féministes de l’autre côté des Pyrénées depuis plusieurs années : « S’ils s’en prennent à l’une d’entre nous, nous répondrons toutes » [Si tocan a una, respondemos todas].

Crédit photo : MATTHIAS OESTERLE / MATTHIAS OESTERLE/ZUMA WIRE/DPA




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