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Débats

Pourquoi le « tous ensemble » est-il si dur à réaliser ?

Face à Macron. Leur unité et la nôtre

Avant même que ne démarre la mobilisation contre les ordonnances, les appels à manifester ont été, pour beaucoup d’entre eux, des appels à lutter en rangs divisés, notamment entre Martinez et Mélenchon. Pourquoi est-ce si difficile de lutter « tous ensemble » ?

Crédit photo : André Lejarre, Paris – 1995

Initialement, entre le 12 et le 23, entre Martinez et Mélenchon, deux terrains soi-disant différents et séparés, au mieux complémentaires : l’un contre les ordonnances, l’autre contre le « coup d’Etat social » de Macron. A la veille du 12, les deux ont cherché à se défendre d’une telle partition. Mélenchon, notamment, a dû modifier l’axe pour ne pas apparaître comme le diviseur du mouvement, que ce soit en rencontrant Martinez le 6 septembre, ou bien en appelant plus clairement au 12 en plus du 23 (bien plus clairement, en tous cas, qu’au moment de son discours de rentrée, par exemple). Néanmoins, et même si la date du 21, posée par Martinez suite au 12, est maintenant l’échéance majeure à construire, le 23 reste une date séparée, différente, et clairement non unitaire. Il ne ressort pas de tout cela un plan de bataille commun sérieux pour unifier les forces. Quant à Martinez et Mélenchon, l’un comme l’autre semblent continuer de se satisfaire du statu quo. Mais pourquoi donc ? Pourquoi est-ce si difficile de batailler « tous ensemble », et cela alors même qu’une majorité de personnes rejette les ordonnances Macron ?

Contre « l’unité à moitié »

Malgré certains pas en avant entre Mélenchon et Martinez, ils restent encore bien petits et on reste sur notre faim, à mi-chemin entre une unité réelle et une division totale. Il y aura bien des dates différentes, appelées par des organisations différentes et concernant des terrains soi-disant incompatibles (le syndical et le politique, nous y reviendrons). Et pourtant, il n’est écrit nulle part que nous devions commencer la bataille en rangs divisés, contre un pouvoir qui, lui, s’efforce toujours de s’unifier pour défendre ses intérêts.

Après sa rencontre avec Martinez, Mélenchon s’en est justifié notamment par une métaphore militaire, expliquant qu’on doit voir le mouvement comme des « vagues roulantes successives » contre la forteresse du gouvernement. Une vision que la France Insoumise explicite d’ailleurs ainsi : la perspective donnée aux mobilisations ? « User » le gouvernement, accentuer la baisse de popularité, et espérer, pourquoi pas, des élections anticipées, pour lesquelles les Insoumis se « tiennent » prêts. Et sinon, on attendra 2022, car il n’y a pas d’autres solutions, explique Mélenchon.

Et pour cette « guerre d’usure », les mobilisations, voire les grèves, peuvent être une force d’appoint, en vue de cette victoire électorale finale. Passons ici sur les illusions pacifistes que véhiculent les directions réformistes, selon lesquelles une victoire électorale pourrait s’attaquer réellement au capitalisme, il suffit d’avoir en tête la principale expérience concrète récente, celle de la victoire électorale de Syriza puis de son naufrage (Mélenchon ayant essayé ensuite de faire oublier son appui total à Tsipras avec l’écran de fumée qu’est la question de la sortie de l’euro).

L’instrumentalisation des mobilisations par Mélenchon…

Cette logique de mobilisations en appui, à plus ou moins court terme, à une stratégie électorale, est vieille comme le courant réformiste lui-même… Kautsky, juste après les grèves de masses de 1905 en Russie, expliquait déjà qu’en « Occident », les grèves ne pouvaient être des « grèves coercitives », offensives, comme elles l’avaient été face à l’Etat tsariste, mais que face à un état avec un Parlement, et plus de libertés démocratiques, les grèves devaient se cantonner à être « démonstratives », défensives, au cas où la bourgeoisie ne voudrait plus jouer le jeu de ses propres institutions. Mais la perspective centrale consistait déjà à chercher l’« usure » de la bourgeoisie, avec la perspective que le prolétariat prenne le pouvoir en devenant majoritaire au sein des institutions bourgeoises, arrive à modifier le rapport de forces au sein l’Etat de façon à pouvoir ensuite le faire fonctionner pour lui.

Pour qui défend ce type de perspective-là – avec cette différence importance que Mélenchon ne s’appuie pas sur le mouvement ouvrier mais sur une « peuple » au sein duquel les différences de classes sont invisibilisées – il s’agit de ne pas trop « exciter » les forces de la lutte de classes, mais seulement dans la mesure où elle peuvent servir, à terme, la lutte dans le cadre des institutions (élections, référendum…). On comprend mieux alors pourquoi Mélenchon maintient sa date de mobilisation du 23 hors de tout cadre unitaire, son but étant de capitaliser sur la colère contre Macron pour favoriser sa propre formation politique, opération de captation totalement opposée à l’idée de mettre toutes ses forces (c’est-à-dire utiliser tout le capital-sympathie accumulé pendant la campagne électorale) en vue de construire un véritable mouvement de grève massif et unifié. Mélenchon se satisfait au contraire de « vagues roulantes successives » et, disons-le, divisées, non-coordonnées, car cela sert son propre projet politique.

… et côté Martinez

Du côté de la direction de la CGT, bien que la forme soit différente, il existe un point commun de fond dans sa logique. La perspective à long terme de la direction de la CGT n’est pas exactement la même. Premièrement, elle est moins explicitée (si l’on passe sur les formules abstraites des statuts sur le « syndicat de transformation sociale », etc…). Elle n’en reste pas moins une stratégie réformiste, consistant à mener des luttes défensives partielles contre chaque attaque partielle (même si elle est importante), ou au mieux à grignoter des droits petit à petit, principalement par la négociation et les compromis avec l’Etat bourgeois (ce qui n’empêche pas de « frapper pour négocier » de temps en temps).

Mais la CGT étant un syndicat, et ayant une base ouvrière et non « citoyenne » comme LFI, doit pour maintenir l’appareil (et les adhérents) plus souvent faire appel à la grève, et montrer les dents. Les départs de la CFDT après la trahison de Notat, ou les réactions dans FO actuellement face à Mailly, sont là pour le leur rappeler.

Mais montrer les dents comme en 2016, en appelant à des journées de grève saute-mouton, toutes les trois semaines, en ne faisant pas converger les secteurs mais les mobilisant l’un après l’autre, suffit à Martinez pour pouvoir dire « qu’on a tout essayé », mais que les « travailleurs n’étaient pas prêts à batailler davantage » etc. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui Martinez se satisfasse lui-aussi de la situation, en expliquant notamment que la division entre le 12 et le 23 est normale, qu’il ne faut pas confondre le terrain syndical et le terrain politique, et que donc chacun peut bien manifester de son côté, pour ses propres objectifs…

Contre la division bien pratique du « social » et du « politique »

Pourtant, la division entre le social et le politique, avancée par Martinez comme par Mélenchon pour justifier la division, si elle renvoie à une division qui a historiquement beaucoup structuré les formes d’organisation du mouvement ouvrier en France, est en partie artificielle : de fait, c’est bien Martinez que la bourgeoisie, du gouvernement Valls aux médias dominants, a identifié au printemps 2016 (où Mélenchon a été singulièrement peu visible) comme le symbole d’une contestation d’ensemble et d’une opposition à une politique globale. Mais une grève générale, pour peu qu’elle soit centralisée nationalement sur la base de mots d’ordre clairs, n’est déjà plus une somme de grèves revendicatives. En tant que grève qui met en cause de façon coordonnée un pouvoir économique et gouvernemental, elle devient, même si elle organisée par des syndicats qui sont liés à l’Etat, profondément politique. La perspective d’une telle grève aujourd’hui, qui refuse les ordonnances, s’exprime contre Macron, mais propose aussi des solutions nationalement, pour l’ensemble des travailleurs, et selon le développement du mouvement, et tende au maximum à le faire pour l’ensemble des couches exploitées et opprimées, les plus précaires incluses, serait éminemment politique.

La lutte politique ne se réduit pas à la lutte électorale ou parlementaire, contrairement à ce qu’en dit Mélenchon : le partage entre le terrain « social » occupé par les syndicats et le terrain « politique » par LFI est un partage qui vise ni plus ni moins, et de chaque côté, à dénier aux masses la capacité de faire de la politique à partir d’une contestation de ce qu’elles endurent dans les entreprises, les lieux de travail en général et d’étude, mais sans s’y réduire. La lutte pour un front unique sérieux contre Macron, ses ordonnances, mais plus largement contre toute sa politique et les sales réformes qui s’annoncent (assurance-chômage, retraites etc.), en développant ce qui a fait la force de la mobilisation du 12 avec la diversité des secteurs du public, cheminots, enseignants, etc. des retraités, de la jeunesse, qui s’y sont engagés, doit nous amener à un « tous ensemble », par-delà les divisions artificielles ou franchement opposées aux conditions du succès du combat, aussi puissant que celui qui a défait Juppé en 1995, ou encore en 2006 contre le CPE.

L’inconséquence dramatique des directions réformistes sur la question de l’unité d’action n’est pas un hasard. Elle s’explique par des raisons profondes, liées à leur stratégie à long terme. C’est aussi pour cela que dans leur lutte pour imposer le front unique dans l’action, en vue de développer un mouvement massif de grève, les révolutionnaires doivent simultanément pousser ces directions à agir dans le bon sens mais, en même temps, dévoiler clairement leur stratégie fondamentalement conciliatrice en militant pour que, sur les lieux de travail et d’études, les travailleurs et la jeunesse se rassemblent, s’auto-organisent et se coordonnent. Comme un prochain article le développera, il s’agit au cours de cette expérience de combat, qu’un nombre croissant de travailleurs, de jeunes, d’opprimés qui veulent se battre, voient que les conditions pour satisfaire pleinement leurs revendications et leurs aspirations, au quotidien, au travail, etc., exigent d’aller bien plus loin que ce que ces directions proposent, c’est-à-dire de remettre en cause le système dans son ensemble, mais aussi le rôle de ces directions dans le maintien complice de ce système.




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