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Genres et Sexualités

Pride 2018 et le spectre de Stonewall.

Fin du mois des fiertés, un nouveau souffle politique ?

30 juin 2018, la traditionnelle marche des fiertés a battu le pavé de la rue Rivoli à Paris avec à sa tête un cortège des queers trans racisées, et des slogans dénonçant le "pinkwashing", donnant le ton d’une Pride plus revendicative que celles des années précédentes. Entre récupération marketing d’entreprise comme Amazon ou Tinder et des éléments plus progressistes avec les revendications contre le gouvernement ou le système, des soubresauts d’une polarisation du milieu LGBTI commencent à se faire sentir.

Au quarante-neuvième anniversaire des émeutes de Stonewall, le contexte de la marche des fiertés a revêtu un caractère assez différent de l’année précédente.
À l’international, les Prides ont été le moteur de manifestations prenant en charge les questions de racisme, de violences policières ainsi bien sûr des LGBTI-phobies. Pour citer quelques exemples, le mois dernier à Bruxelles, une partie de la manifestation s’est fait fortement réprimée alors qu’elle contestait la présence d’un char de la N-VA un courant homo-nationaliste qui était sous protection policière. À Istanbul, la Pride a rassemblé un millier de personne même si celle-ci a été interdite pour la quatrième année consécutive par les autorités turques. La police les a accueillis avec chiens et tir de balle en caoutchouc.

En ce qui concerne la France, nous avons pu assister à une débâcle de polémique sur certains épiphénomènes comme les passages piétons repeint en Arc-en-ciel ou bien la performance des artistes gays au sein de l’Elysée. Ces micro-phénomènes se sont inscrits dans le débat public provoquant ainsi des réactions polarisées à gauche comme à droite.

En dépit de la tentative de récupération assez faible du gouvernement pour s’attirer les bonnes grâces d’une partie du milieu LGBTI fréquentant le Marais, la réaction escomptée n’a pas été au rendez-vous.

D’une part, les commentaires de la droite catho traditionnelle ainsi que les actions de recouvrement des passages cloutées ont montré un dénigrement de Macron sur la droite. D’autre part, il n’a pas non plus réussi à grappiller des soutiens de certains secteurs de gauche qui ont dénoncé le trop grand écart entre la répression gouvernementale sur le terrain de l’immigration, ses mesures austéritaires que les LGBTI vont subir de plein fouet, aggravées par leurs conditions d’oppression, et les mesures cosmétiques prises par Macron pour se doter d’une façade progressiste, comme par exemple la mise en scène de la photographie du président entouré d’artistes queers racisés à la fête de la musique.

Au coeur des débats politiques qui traversent le mouvement LGBTI aujourd’hui, la notion de "pinkwashing" est centrale, et a été très présente lors de la Pride de samedi, à travers le slogan du cortège de tête revendiquant cette radicalité : "Pas de pinkwashing dans nos fiertés ! " Cette notion désigne une technique de communication qu’une entreprise ou qu’une entité politique met en oeuvre à travers la mise en avant de communications progressistes autour des identités LGBTI (éléments arc-en-ciels par exemple) dans le but de se donner un image progressiste, ouverte, tolérante, en quelque sorte pour se "refaire une santé" en terme d’image publique. Cette dénonciation du pinkwashing a été une manière pour les militants LGBTI de pointer le doigt sur une réalité douloureuse : l’hypocrisie de nombreuses entités publiques qui récupèrent leurs mouvements de lutte à leur compte pour les instrumentaliser à leur avantage, les édulcorant au passage, tout en continuant de mener des politiques contradictoires en parallèle l’exemple des trottoirs arc-en-ciels et de la mairie de Paris étant un exemple assez frappant, mais on relie aussi souvent ce terme au gouvernement israélien qui revendique lui-même ce genre de politique
Cette radicalité avait été en partie redirigée l’année dernière vers une Pride de Nuit qui, si elle n’avait pas porté ses slogans au grand jour, dans les grands médias, et dans l’opinion publique large, s’était revendiquée d’une grande radicalité politique. Cette année, en l’absence de l’organisation d’un tel évènement, cette radicalité s’est retrouvée diffusée dans le cortège de tête de la Pride, contestant bien sûr la présence au sein de la Pride, de la police, "ennemi historique des LGBTI" et la présence de grandes entreprises promouvant à la fois le système capitaliste et l’idéologie libérale et la présence d’un cortège de La République en Marche en contradiction avec les reculs du gouvernement sur la question de la PMA et des droits des trans.

C’est dans ce cadre que la marche des fiertés a pris une dimension plus politique avec la prise de la tête de cortège par plusieurs centaines de personnes dont une partie en non-mixité personnes trans racisé.es, visibilisant celleux qui sont souvent oubliées dans nos représentations culturelles des LGBTI et dans les agendas politiques de nos gouvernements. Mais c’est aussi à travers le renouveau de certains slogans anticapitalistes et antisystèmes plus larges qui dessinent en pointillés des analyses des conditions matérielles des identités LGBTI au sein d’un système économique, et la remise en cause de tout ce même système, que pourrait se redessiner une radicalité de ce mouvement LGBTI. C’est en cela que la Pride de cette année a pu commencer à renouer en partie avec le caractère politique qui lui était amputé pendant de longues années, amputation la plongeant dans un climat morose de querelles intestines mais aussi de réelle hésitation politique entre les propositions des classes dominantes pour les intégrer à leur système, et leur volonté de remettre en cause ce système qui n’a cessé historiquement de les opprimer... Avec ou sans Pinkwashing.

Crédits photo : Pierre BOUVIER / LE MONDE