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Gilets Jaunes : combattre les violences contre les journalistes et s’organiser contre les médias dominants

Pour que la colère envers les médias, légitime, ne se transforme pas en haine stérile, voire en déferlement de violence contre les journalistes, c'est une stratégie d'opposition aux grands médias qu'il faut opposer. Orienter la colère contre les grands médias, donc, pas contre les journalistes.

A plusieurs reprises, des journalistes ont été agressées par des manifestants lors des derniers actes des Gilets Jaunes. Les grands médias et le gouvernement en ont fait leurs choux gras pour tenter une nouvelle fois de discréditer le mouvement. Si nous ne reconnaissons pas dans ces actes, la question de la lutte contre les grands médias reste une question entière.

Sur les violences des Gilets Jaunes envers les journalistes : quelques précisions

Quand les médias comparent les Gilets Jaunes à la « guerre en Irak »...

Récemment, dans une tribune publiée dans la presse, une trentaine de société de journalistes sont montés au créneau pour dénoncer les cas de violences commises par des Gilets Jaunes contre des journalistes, n’hésitant pas à écrire, de façon assez grotesque : « Faut-il envoyer des journalistes ? On se posait la question pour l’Irak, maintenant on se la pose pour Rouen. »

On ne peut nier en effet que de nombreux faits de violences envers les journalistes par des Gilets Jaunes ont été rapportés, certains ayant un caractère particulièrement réactionnaire – avec des menaces de viol pour une journaliste. A Rouen, un agent de sécurité qui accompagnait des journalistes de LCI a été violemment frappé – son nez a été fracturé ; à Toulouse, une journaliste a été prise à partie et menacée de viol ; ou encore à Pau, un pigiste a été violenté pendant son direct.

Si on peut comprendre la colère contre les grands médias qui, dans leur grande majorité, relaient la propagande gouvernementale, reprenant les chiffres mensongers de la préfecture et tentant de discréditer la mobilisation, nous ne nous reconnaissons pas du tout dans le recours à la violence contre les journalistes. Ces derniers sont en effet victimes du même système médiatique que dénoncent une majorité de Gilets Jaunes.

Les journalistes et les grands médias : tous dans le même sac ?

Le premier point à préciser est en effet de distinguer d’une part les journalistes sur le terrain et d’autre part les « grands médias », dont les éditorialistes sont l’incarnation. Les premiers disposent certes d’une place et d’une fonction privilégiée dans une industrie qui vise à produire et reproduire l’idéologie dominante, toutefois, plus précisément, ce qui empêche véritablement ces journalistes d’effectuer leur travail, outre les violences de quelques Gilets Jaunes, et celles, surtout, de la police, ce sont avant tout leurs conditions de travail. Loin en effet des rémunérations de la poignée de grands milliardaires qui détiennent les principaux médias, les journalistes de terrain sont les rouages, mais les rouages eux aussi malmenés, d’un ordre médiatique qui vise à reproduire l’ordre établi. Leur situation est plus proche, matériellement du moins, de certains Gilets Jaunes qui manifestent que de celle des chiens de garde comme Christophe Barbier ou encore des grands propriétaires comme Bernard Arnault.

Le secteur de l’audiovisuel, par ailleurs, n’est pas le dernier à recourir à des formes accrues de précarisation qui ne touchent pas seulement les journalistes, mais l’ensemble des employés de l’audiovisuel. Comme l’écrit un article paru sur BFM TV, le secteur recourt massivement aux contrats précaires, qu’il s’agisse ou non des journalistes : « Mais l’abus principal est la "permittence", c’est-à-dire confier une tâche qui dure toute l’année non à un CDI, mais à un intermittent. "C’est un phénomène massif, particulièrement présent dans l’audiovisuel, notamment public", dénonçait la Cour des comptes dans un rapport de 2007. Le médiateur dans le conflit actuel, le député socialiste Jean-Patrick Gille, avait fustigé il y a un an la situation à France Télévisions dans un rapport : « certaines fonctions sont pourvues par une succession de CDD d’usage [forme juridique de l’intermittence, ndlr], qui plus est avec les mêmes salariés, alors qu’ils devraient, en toute logique, être embauchés sous CDI. »

Ainsi, cela arrange très largement les grands médias de gommer ces différences entre les journalistes de terrain et les éditorialistes grassement rémunérés, car c’est bien cette assimilation qui permet d’occulter non seulement les disparités énormes au sein de la profession, entre le pigiste de base et l’éditorialiste en chef, mais aussi d’intégrer ces mêmes journalistes de terrain à l’idéologie d’une presse « neutre » et « objective », et éviter toute alliance avec les Gilets Jaunes – étiquetés « ennemis de la presse ».

En ce sens, s’en prendre physiquement aux journalistes n’est pas seulement inutile pour s’attaquer à la machine de guerre médiatique, c’est est aussi contre-productif d’un point de vue politique : ne faudrait-il pas en effet appeler ces journalistes à désobéir aux ordre de leur rédaction, à s’approprier les revendications des Gilets Jaunes et faire bloc avec eux, contre leurs conditions de travail médiocre, contre un travail abrutissant qui leur est imposé et consiste à faire d’eux des soldats de l’ordre établi, dégradant leur profession ?

Politiser la violence et l’orienter, donc, pour ne pas que la haine légitime des médias ne se transforme en violence aveugle, et donc stérile pour le mouvement. Ce qui pose la question de passer de la violence contre les journalistes à une contre-offensive organisée contre les grands médias et l’idéologie qu’ils propagent et représentent.

S’organiser pour lutter idéologiquement et matériellement contre les médias dominants

Tout d’abord, il convient de noter que cette violence ne vient pas de nulle part, mais a un caractère politique. Les Gilets Jaunes, qu’on voudrait faire passer pour des « ennemis de la presse » en général, sont en réalité hostiles à ces médias qui diffusent une idéologie faite de mensonges, de désinformation et de propagande. C’est une question stratégique pour le mouvement que de réussir à politiser ce rejet et lui opposer un front cohérent, à la fois idéologique et matériel, tout en rejetant la violence individuelle contre les journalistes.

Du point de vue « organisationnel », plusieurs médias ont ainsi émergé au sein des Gilets Jaunes, notamment Vécu et France Actu, pour s’opposer concrètement à la vision biaisée des grands médias. Comme l’explique Gabin Formont, qui a lancé le média en ligne« Vécu » le 16 décembre l’objectif est de « soutenir les opprimés et donner les informations que les médias cachent », donnant la priorité au direct et aux témoignages de Gilets Jaunes victimes de violences policières. Sur un plan différent, c’est le travail que mène Révolution Permanente, en opposant un point de vue et une ligne de classe à celle des classes dominantes.

Mais la guerre sur le front idéologique et culturel ne se limite pas à la création de médias alternatifs ou à la diffusion d’informations opposée à celle des médias dominants. En effet, la lutte idéologique ne peut aboutir sans une lutte qui se prolonge sur le terrain directement « matériel » et de l’organisation. Ainsi, frappant l’idéologie là même où elle est produite et diffusée, de nombreuses actions de blocages de Gilets Jaunes ont visé directement les centres d’impression de nombreux journaux : celui de L’Yonne Républicaine, près d’Auxerre, où une cinquantaine de manifestants ont notamment bloqué les camions, ou encore le dépôt de La Voix du Nord, à Valenciennes, bloqué par des Gilets Jaunes avant d’être réprimés et évacués dans la nuit. Le 27 décembre encore, c’était Ouest-France qui était visé, des manifestants bloquant les camions à la sortie d’une imprimerie du groupe en Loire-Atlantique.

Pour une véritable liberté de la presse

Plus encore, au-delà des actions sporadiques de blocage, la lutte contre ces médias au service des classes dominants, et la violence qui s’exprime envers des journalistes, requiert la capacité à organiser sur un plan plus large ces actions. Car c’est seulement à condition d’avoir un objectif politique et un horizon – celui de mise en branle de l’ensemble des travailleurs – que la lutte contre l’idéologie portée par les médias évitera des agressions réactionnaires contre des journalistes, mais surtout aboutira dans la réalité : en frappant les classes dominantes, par la grève et le blocage, là où matériellement nait l’idéologie.

Si les grands médias et le gouvernement ne cessent de se couvrir derrière une soi-disante « liberté de la presse », ceux-ci ne font en réalité que lui mettre dans ses bâtons dans les roues. D’une part, il n’est pas anodin de constater que la plupart des grands médias qui cherchent à discréditer le mouvement appartiennent à une poignée de grands patrons dont le mouvement des Gilets Jaunes remet en cause les intérêts. A ce titre, il est bon de rappeler que la France est l’un des pays du monde où la presse est la plus contrôlée par cette minorité capitaliste. De plus, le gouvernement, ces derniers mois, sous couvert de lutte contre les « fake news », cherche à prendre des mesures de plus en plus restrictives contre l’indépendance la liberté de la presse. Voire même simplement quand leurs hommes de main en bleu attaquent les journalistes durant les manifestations.

En réalité, la lutte pour une presse véritablement indépendante, c’est d’abord la lutte contre ce gouvernement et ce système injuste où une minorité vit du travail et de la misère de la grande majorité, et se sert des médias pour disqualifier toute révolte. En cela, les éléments de structuration « par en bas » que l’on a pu observer dans certaines AG peut être un moyen de rendre cohérente non seulement le rejet de cette idéologie incarnée par les médias, mais de former en propre une conception à lui opposer en bloc, une « vision du monde » qui est celle de tous les opprimés et que portent, en germe, les Gilets Jaunes.

Crédit photo : Alain JOCARD / AFP




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