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Genres et Sexualités

"On est sorti du silence"

Grève d’ONET. Oumou, Fernande et Amy : le récit de trois femmes puissantes

Amy, Fernande, Oumou font partie de ces grévistes, de ces femmes et de ces hommes, qui ont fait grève pendant 45 jours contre le géant du nettoyage Onet et la SNCF à la fin de l’année 2017. C’est l’histoire de trois femmes qui sont sorties d’une lutte victorieuse comme il en existe peu en ce moment. Une lutte qui a changé leurs vies et apporté des enseignements précieux pour elles et pour l’ensemble des salariés et des femmes travailleuses.

Oumou, Fernande et Amy, sont nées en Afrique, au Mali, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie. Venues en France, c’est ici qu’elles ont construit leur vie ces dernières années. Toutes trois agents du nettoyage, elles ont vécu la grève ensemble, côte à côte pendant plusieurs semaines. Elles tirent aujourd’hui des leçons en commun tout en partageant leur expérience individuelle, leurs souvenirs, sur cette grève qui a bouleversé leur vie de travailleuse et de femme.

Etre femme de ménage ce n’est pas être une moins que rien

Les méthodes de la nouvelle société de sous-traitance, ONET, choisie par la SCNF, ne seront pas restées longtemps un secret pour les trois salariées qui travaillent dans la zone de Paris-Nord. En effet, à peine arrivée, la société a cherché à attaquer les contrats et les droits de ces salariés du nettoyage qui entretiennent les 75 gares de la région de Paris Nord – Saint-Denis, Garges, Survilliers, Ermont-Eaubonne… - tous les jours depuis souvent des dizaines voire des vingtaines d’années.

Oumou qui travaille depuis 18 ans pour la SNCF se souvient d’une phrase prononcée par le directeur d’ONET nouvellement arrivé qui a tout de suite interpellé les salariés et n’a eu cesse de revenir ensuite dans les assemblées générales : « vous ne me connaissez pas mais vous allez me connaître ». Une phrase qui a été entendue comme une menace par les employés. Une menace censée générer la peur, mais qui a déclenché la colère. A peine arrivé, alors qu’ils ne connaissaient pas les salariés, ONET a décidé d’attaquer en introduisant dans les contrats des salariés repris par ONET la "clause mobilité" : les employés sont rentrés immédiatement en grève, la première pour Oumou, Fernande et Amy.

Fernande, employée depuis 5 ans pour la SNCF et déléguée du personnel à la CFDT, se rappelle qu’ils ont vite compris que « si on ne se battait pas, on allait vite voir ce qui allait nous arriver », c’est-à-dire « plus de vie », « rentrer chez soi et être tellement fatiguée que tu ne peux plus rien faire ». Oumou, Fernande, Amy et les 81 autres grévistes se sont battus pour travailler dans des conditions dignes, dans le respect. « Cette fois on a dit non » nous raconte Fernande, qui travaille tous les jours à temps complet et doit assurer le nettoyage de trois gares en 7h. Ce qui lui vaut des douleurs régulières dans l’épaule. Aujourd’hui elle est convaincue désormais pour elle et ses collègues « qu’être femme de ménage ce n’est pas être une moins que rien ».

Amy, non syndiquée, qui travaille depuis 2003 pour la SNCF a pris confiance en elle et en ses collègues. « Personne ne nous considérait avant » explique-t-elle. Aujourd’hui, « s’ils veulent me marcher sur la tête, on les fera redescendre sur terre ». Avant, les supérieurs ne leur adressaient pas un sourire, maintenant, depuis qu’elles ont repris le travail, ils leur disent bonjour. Pour Oumou c’est clair, désormais « ils nous connaissent, ils savent qu’ils ne vont pas nous faire ce qu’ils veulent ». Les grévistes ont réussi, malgré les procédures disciplinaires, la répression policière, les attaques en justice, le mépris, à faire plier la direction par leur solidarité, leur auto-organisation et leur combativité, convaincus jusqu’au bout d’avoir raison, qu’ils étaient dans leur droit. Pour Amy, ONET les a provoqués et les salariés n’ont fait que répondre pour ne pas voir leurs conditions de travail et de vie se dégrader : « les africains aiment travailler mais il ne faut pas nous provoquer, si on sait qu’on est dans notre droit, on ne lâche jamais. On était solidaires, on était nombreux, jusqu’au bout. »

Rester deux mois sans un sou c’est la catastrophe

Si la solidarité inébranlable des 84 grévistes a été le facteur clef de leur victoire, l’ampleur des soutiens - des cheminots de la SNCF, de la population de Saint-Denis, de collectifs, de femmes en lutte 93, des organisations politiques et d’étudiants - a également aidé moralement, pour alimenter la caisse et pour médiatiser la grève.

La vidéo de l’humoriste Audrey Vernon, ou l’appui de la dessinatrice Emma, elles ne l’oublieront pas. Pour les grévistes, « la bande dessinée ça restera ». La dessinatrice féministe Emma a mis ses stylos et son talent au service de la grève en réalisant une bande dessinée pour appeler aux dons et soutenir les grévistes. Ces quelques planches, livrées sur les réseaux sociaux, ont reçu en à peine quelques jours plusieurs milliers de « likes » et autant d’euros pour alimenter une caisse de grève dont le montant s’est rapidement approché des 80 000 euros.

Pour Fernande, quand elle a découvert la BD, il y a eu un déclic : « je me suis dit que le travail qu’on fait est important. Elle a donné de la valeur à notre travail, ça nous a fait du bien ». Aujourd’hui ces femmes et ces hommes qui exercent dans l’ombre, un métier mal payé, mal considéré, ont eux-mêmes pris conscience que sans eux les gares ne seraient pas propres, que les patrons et les usagers ont besoin d’eux et qu’ils méritent le respect. Pour Oumou également c’est devenu évident, elles sont importantes et peut être même plus que les employés de bureau : « c’est la femme de ménage qui fait que tu peux travailler dans ton bureau. Si tout est sale comment veux-tu travailler ? ».

Oumou, déjà déléguée Sud Rail est devenue au fil de la grève l’une des portes paroles de la lutte. Elle insiste sur le rôle central qu’a joué la caisse de grève qui leur a permis de maintenir une rentrée d’argent, voire leur salaire pour certains, avec pratiquement 900 euros au total remis pour chaque gréviste au fil de la grève. Elle se souvient « qu’au début on ne savait pas qu’on aurait besoin d’argent, vous n’imaginez pas le bien que ça nous a fait. Rester deux mois sans un sou c’est la catastrophe ». La caisse de grève leur a permis de pouvoir payer les factures, subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille.

Parce qu’Oumou, Fernande, et Amy, en plus d’être des travailleuses, sont aussi des femmes, des mères, des grand-mères, des épouses, des sœurs. Fernande, pour qui cela a été difficile de gérer la tenue du piquet et la vie de famille, sait désormais que « l’on peut être une femme et se battre pour beaucoup de choses ». Ses collègues l’ont aidé dans les moments de doutes et la caisse de grève a joué un rôle important pour que l’ensemble des travailleurs malgré les pressions matérielles restent unis et continuent la lutte jusqu’à la victoire.

On peut être une femme et se battre pour beaucoup de choses

Pour elles, la grève a également été la découverte de nouvelles expériences, de choses qu’elles n’avaient jamais faites auparavant : assurer une présence tous les jours sur les piquets, prendre la parole, faire les tours des gares, préparer et penser les négociations, tenir tête à la direction, à la justice et aux forces de police. Mais aussi, s’écouter, s’entendre, gérer la vie de famille à la maison. Un ensemble de « fronts » qu’elles ont réussi à assurer en tant que travailleuses, grévistes et femmes.

Ces femmes ont toutes autour de la cinquantaine d’année, avec des années de travail derrière elles, un travail pénible qui laisse des séquelles douloureuses : mal aux genoux, chevilles et poignets fragilisés, expositions au froid et à la chaleur, maux de têtes, bruit, horaires décalés. Pendant 43 jours, en plein mois de novembre et de décembre, elles étaient au rendez-vous pour les assemblées générales du matin, pour faire les tournées, discuter de la suite de la grève, préparer des actions, y participer. Oumou a fini par tomber malade à la moitié de la grève. Malgré les recommandations de ses collègues, elle n’est pas restée à la maison. Elle se rendait au local de la gare de Saint-Denis tous les jours pour rester à leurs côtés.

Pour elles, la force, elles l’ont puisé dans l’indignation et avant tout dans la solidarité qu’elles ont trouvé auprès de leurs collègues qu’elles ne connaissaient pas avant. Fernande ne cesse depuis de repenser à la grève et n’en revient toujours pas de ce qu’ils sont parvenus à faire tous et toutes ensemble : « on était uni, on avait un même but, on arrivait à s’expliquer pour se comprendre, et on a gagné. J’ai appris beaucoup de choses : à vivre ensemble, qu’on peut avoir différents caractères, éducations, opinions, mais on peut bâtir quelque chose ensemble ». La solidarité avec les autres grévistes mais aussi celle trouvée auprès des soutiens dont la générosité et l’aide les ont marquées. Fernande se rappelle de moments et d’images qui se sont gravés dans sa mémoire : « ça m’a marqué quand les gens venaient acheter un sandwich quand on faisait les repas, on donnait juste un bout de pain avec une merguez et ils te donnaient 20 euros pour quelque chose d’insignifiant, juste pour nous aider ».

Et l’émotion n’est jamais loin. Pour elles, « celui qui n’a pas vécu la grève ne peut pas comprendre. C’est vraiment énorme ». Alors c’est pour cela qu’elles parlent, qu’elles racontent pour que les autres salariés, pour que les autres femmes, les hommes aussi, relèvent la tête, voient que c’est possible de se battre et de gagner, que c’est possible d’obtenir des choses. Parce que cette grève, en l’espace de 45 jours, leur beaucoup apporté et a aussi « changé leur vie » disent-elles.

Celui qui n’a pas vécu la grève ne peut pas comprendre

Amy, qui ne sait pas lire et écrire le français, a découvert que ce n’est pas parce qu’elle ne parle pas bien le français qu’elle ne pouvait pas s’exprimer en public. « J’ai parlé avec mon français qui n’est pas bon et pourquoi pas ? Je travaille non ? Si j’ai quelque chose à dire maintenant je vais le dire, l’essentiel c’est que les gens comprennent. » Elles ont trouvé le courage de s’exprimer devant leurs collègues et aussi devant les médias, comme Fernande qui « a toujours été timide » mais qui depuis la grève est devenue « bavarde » : « Je me regarde et je ne me reconnais plus ». Parce que leur lutte les a fait « sortir du silence » . Un silence dans lequel elles ne comptent pas retourner de sitôt.

Oumou, Fernande, Amy ainsi que de nombreux et nombreuses autres grévistes comptent entretenir les liens qu’ils ont créés, et rester soudés. Parce que ce qui s’est créé dans cette grève, l’union dans la lutte, ça ne s’oublie pas. Pour les trois femmes, il s’agit maintenant de réfléchir à la suite, de continuer à parler, à raconter, à faire connaître leur lutte dans un secteur de la sous-traitance et du nettoyage, ô combien exploité et fragmenté. La leur, elles pourraient en parler des heures et des heures. Pour Amy, qui comme les autres a repris le travail, la grève l’a convaincue de prendre des cours pour apprendre à lire et écrire afin de, comme elle nous l’a dit le samedi 16 décembre lors de l’après midi organisée pour fêter leur victoire, «  arrêter de frotter frotter ». Surtout, Oumou, Fernande et Amy ont gagné la confiance, le respect, la dignité, la certitude qu’elles n’auront plus peur et que, comme nous l’a dit Fernande « si je devais refaire la grève, je la referais ».

Crédit Photo : LouizArt




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