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Indépendance catalane. Puigdemont recule mais Madrid exige une capitulation sans condition

Ephémère république ou pourquoi on ne peut avoir confiance dans les politiciens bourgeois ? L’attente était insoutenable, mardi soir. Devant le Parlement catalan, des dizaines de milliers de jeunes et de militant-e-s de la cause catalaniste ou défendant le droit à l’autodétermination attendaient avec impatience le discours de Carles Puigdemont, président de la Généralité. En accord avec les résultats du référendum du 1er octobre, il était censé annoncer l’indépendance du pays et la proclamation de la République. Il a reculé sur toute la ligne, ce qui n’empêche pas Madrid de poursuivre son offensive.

Il suffisait de voir à la mine réjouie des députés espagnolistes de Ciudadanos, du PSC et du PP, avant le début de cette session plénière extraordinaire, mardi soir, et à l’air déconfit des représentant de la CUP, l’extrême gauche catalane, qui a soutenu Puigdemont jusqu’à présent, pour comprendre que quelque chose ne tournait pas rond. La session a été tout d’abord reportée d’une heure et le bloc souverainiste n’est arrivé dans l’hémicycle qu’en deux temps, avec les députés du PDECat (centre-droit) et de l’ERC (centre-gauche), d’abord, suivis de ceux de la CUP, qui avait fait savoir en réunion préalable leur désaccord avec l’exécutif catalan, sans pour autant boycotter la séance. Sans que rien n’ait réellement filtré, Puigdemont a donc donné lecture de son discours, dans un silence impressionnant, à la fois au sein de l’enceinte du Parlement mais également à l’extérieur, devant la foule massée, écoutant avec attention.

Puigdemont a choisi son camp

Néanmoins, après avoir défendu la légalité et la légitimité du referendum du dimanche 1er octobre, au résultat sans appel en faveur de la séparation du reste de l’Etat central, et après avoir proclamé la République, Puigdemont l’a suspendue sine die, dans la foulée, en vue de rétablir le « dialogue avec Madrid ». la droite espagnole au pouvoir avait en effet mis comme condition à un retour au dialogue la mise au boisseau de toute velléité indépendantiste. Comme le soulignait dans la soirée Santiago Lupe, de la direction nationale du Courant Révolutionnaire des Travailleur-se-s, qui avait appelé à la mobilisation devant le Parlement, « la République de Luis Companys [en 1934] a duré dix heures. Celle de Puigdemont, dix secondes ».

Entre, d’un côté, la mobilisation populaire, massive, de ces dernières semaines, confirmée lors du référendum du 1er octobre et réitérée, deux jours plus tard, pour la grève générale qui a paralysé le pays, et, de l’autre, la pression du grand capital catalan, hostile à l’indépendance, et la matraque de Madrid, Puigdemont a choisi son camp : celui de la trahison. Il s’est donc assis sur les résultats de la consultation du 1er octobre et a refusé de proclamer réellement l’indépendance, condition sine qua non fixée par le gouvernement de droite, ses alliés du PSOE et de Ciudadanos et par la monarchie, pour que se rétablisse un possible dialogue, faute de quoi Madrid menaçait de mettre ses menaces à exécution : à savoir enclencher l’article 155 de la Constitution, suspendant la Généralité, voire même l’article 116, instaurant l’état de siège.

Madrid exige l’écrasement du mouvement démocratique et national catalan

Mais la reculade de Puigdemont ne satisfait pas la droite espagnole, héritière du franquisme, ni ses alliés du PSOE. C’est la numéro 2 du gouvernement, Soraya Sáenz de Santamaría, qui a annoncé la couleur, dans la matinée, suivi par le Premier ministre, Mariano Rajoy, à la suite du Conseil des ministres extraordinaire : dans la mesure où Puigdemont a bel et bien prononcé le mot « indépendance », et quand bien même symboliquement, Madrid aura recours, de toute façon, à l’article 155. Ce n’était pas un simple recul, qu’exigeait Rajoy, mais une capitulation pure et simple.

En session plénière du Parlement, à Madrid, Rajoy a précisé, peu après 16h, ce mercredi, la marche à suivre pour son gouvernement et pour la monarchie espagnole : Madrid propose d’ouvrir des discussions et « d’améliorer la ‘vie en commun’ [sic.], mais dans le cadre des organismes existants », ce qui ne pourrait passer que par le « retour à la légalité ». Pour ce qui est de la médiation proposée par Puigdemont, il ne saurait y en avoir « entre la loi démocratique [à savoir Madrid, selon Rajoy], et la désobéissance et l’illégalité ». Puigdemont disposerait donc de cinq jours pour capituler intégralement, sous peine d’encourir la mise en place de l’article 155. C’est donc ainsi que Rajoy a fixé ses conditions.

Chronique d’une trahison annoncée

A Barcelone comme ailleurs en Catalogne, la déception est immense après la reculade de Puigdemont, mardi soir. Déception à l’égard du PDECat et de l’ERC qui ont tramé, dans le dos du peuple catalan cette tentative d’accord qui n’en est même pas un et qui va se retourner contre la Catalogne. Mais que pouvait-on attendre d’un président de Généralité qui a été l’un des promoteurs de l’austérité, de la répression policière contre le monde du travail et des migrants, fidèle soutien de Jordi Pujol et d’Artur Mas, les anciens présidents (ultra-corrompus) du gouvernement autonome catalan ? C’est la question qu’il faudrait poser, fondamentalement, à la CUP, à sa direction et à ses députés. Ces derniers ont refusé d’applaudir, à la fin de l’intervention de Puigdemont, mardi soir. Mais jusqu’à hier, la CUP a soutenu le programme bourgeois et les méthodes conciliatrices et parlementaires de Puigdemont. Au lieu de construire, par en bas, dans la rue et dans les entreprises, le combat pour une Catalogne républicaine, indépendante et socialiste, la CUP s’est contentée d’être force d’appoint pour que le PDECat et l’ERC dispose d’une majorité et pour, dans un second temps qui ne sera jamais venu, batailler pour une « feuille de route sociale » à la proclamation de l’Indépendance. Comme on pouvait l’attendre, de la part d’une direction nationaliste bourgeoise à laquelle la CUP a pourtant appelé à faire confiance, il n’y aura pas eu d’indépendance, même bourgeoise, ni même de république, même capitaliste. Il s’agit là d’une leçon historique de ce que sont les directions de la gauche catalane, radicales en parole, opportunistes dans les faits, réformistes dans leur programme et qui finissent par désarmer le combat.

La guerre n’est pas finie

La question catalane, néanmoins, est loin d’être close, et promet encore de nombreux rebondissements. Les troupes d’occupation, les milliers de policiers et ardes civils, sont encore sur place. Madrid continue à avoir la ferme intention d’en finir une bonne fois pour toutes avec la Généralité et le Parlament, le pouvoir législatif catalan, et ce, encore une fois, malgré « la main tendue » par Puigdemont.

Les centaines de milliers de travailleurs, du public comme du privé, de paysans, de jeunes et de moins jeunes, qui se sont mobilisés, comme jamais, au cours de ces dernières semaines, pour le droit à l’autodétermination et contre la répression peuvent se sentir frustrés et trahis. En aucun cas ils ne doivent s’avouer vaincus. Puigdemont n’a jamais fait qu’appliquer le programme de la bourgeoisie catalane : négocier et trahir plutôt que de s’appuyer sur la mobilisation ouvrière et populaire. Si la guerre n’est pas perdue, la bataille actuelle n’est pas encore finie. En dépit du coup dur que vient d’encaisser le mouvement et avec un gouvernement madrilène qui entend reprendre la main, la lutte pour que le monde du travail, à travers ses propres organismes, en lien avec la jeunesse et les classes populaires, prenne en charge la lutte contre la répression, pour le droit à l’autodétermination, contre le régime de 1978 sur l’ensemble de l’Etat espagnol et pour une Catalogne indépendante et socialiste, reste plus que jamais d’actualité.




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