^

Société

A contre-courant

J’aime pas Noël

Noël arrive, la féerie des fêtes, les repas en famille, les cadeaux, les primes, le bonheur, l’amour… mais quelle mascarade !

« J’aime pas Noël
Ils ont tous l’air désolé
Y a tant de misère, tant de pauvreté
Ben oui, t’es désolé
J’suis désolé
Le monde est foutrement désolé
Les uns s’en mettent plein le cornet
Les autres dorment sur le pavé
J’aime pas Noël »

(Cabadzi, « J’aime pas Noël »)

Noël arrive, la féerie des fêtes, les repas en famille, les cadeaux, les primes, le bonheur, l’amour… mais quelle mascarade !

L’amour, la joie, la bonne humeur...? Plutôt une farce monumentale !

Quelle que soit la tradition à laquelle chacun rattache Noël, s’il y a bien une chose qui s’impose à tous en cette période des fêtes, c’est l’injonction au bonheur, à l’amour et au partage. Noël, c’est la fête par excellence où tout le monde devrait être heureux, où tout le monde devrait s’intéresser à son voisin solitaire ou à celui qui mendie en bas de chez soi.

Paradoxalement, Noël est ce moment où ceux que la société isole souffrent encore plus d’être seuls, parce que Noël exacerbe leur solitude. Les écrans et la multitude d’affiches sont là pour nous rappeler ces injonctions, tout comme les guirlandes brillant de mille feux, les musiques, les spectacles et les catalogues de jouets. Noël féérique, Noël enchanteur… Noël est partout, et les gens voudraient y croire.

Ils veulent y croire d’autant plus qu’ils sont tristes, parce que cette société nous rend malades et nous consume à petit feu. Parce que la misère est partout, parce que l’on vit enchaînés par l’exploitation quotidienne, parce que l’on vit opprimés par tout un tas de normes, parce que notre loisir se réduit chaque jour un peu plus, parce que l’on passe la vie à courir et à trimer, parce que cette société capitaliste est inhumaine, parce qu’elle nous interdit de penser, parce qu’elle ne nous laisse pas le temps, parce qu’elle atrophie les relations humaines et anéantit nos diversités, parce qu’elle nous fait entrer dans un moule pour mieux nous soumettre… Un moule qui ne nous correspond pas, un carcan qui opprime nos désirs et nos envies, une cage dorée qui voudrait nous faire croire que le bonheur est dans la consommation, alors même qu’on n’y a pas accès. Alors il faut faire des sacrifices, se donner tout entier pour pouvoir survivre et espérer offrir à ses enfants un peu du bonheur que l’on peine à trouver.

Noël dans le métro parisien, c’est ce sous-prolétaire qui aura troqué ses chargeurs de téléphone par des bonnets rouge et blanc. C’est cet accordéoniste roumain qui entonne de plus belle des musiques traditionnelles pour satisfaire les passants, en espérant que la période les rendra un peu plus généreux. Ce sont aussi ces milliers de travailleurs de l’ombre pour qui Noël n’est qu’un jour comme un autre, à se tuer à la tâche, parce qu’il faut faire rouler les métros, parce que les poubelles ne se videront pas seules, ou parce qu’il faut amuser la galerie, derrière une fausse barbe blanche.

Noël, ce sont ces grands temples de la consommation qui s’en mettent plein les poches, ce sont ces capitalistes que l’on gave comme des oies, mais qui ne finiront pas en foie gras. Noël, ce sont aussi ces associations caritatives qui s’engraissent tout en lavant la conscience de leurs dirigeants, parce que Noël c’est la fête du partage et de la solidarité, et parce que la charité est devenue depuis belle lurette un juteux business dans une société où la misère est la règle.

Une farce monumentale, il n’y a pas d’autres mots pour décrire cette grande fête de la consommation qu’est Noël. Alors que le monde trime, alors que les fins de mois sont si difficiles pour des millions de prolétaires, pendant que le chômage augmente et que des millions de personnes continuent à souffrir du mal-logement… Noël nous met au garde-à-vous du consumérisme de masse. Noël, ses cadeaux ultra normés, ses publicités plus sexistes que jamais, ses lumières, les dépenses décomplexées des pouvoirs publics pendant que l’on massacre à petit feu nos conditions de vie, ses marchés non interdits pendant que l’état d’urgence brime les manifestants…

Parce que Noël exacerbe toutes ces contradictions d’une société malsaine, je le dis et l’affirme : j’aime pas Noël.

« Dommage qu’au Burundi y’ait pas de cheminée »

Nombreux sont les artistes qui, de par le monde et tous temps, s’en sont pris à Noël et à son personnage-héros, bien entendu masculin, le père Noël. Dans sa chanson « Si tu vois le père Noël », le rappeur Duval MC ironise : « on dit qu’il passe par tous les toits mais… Dommage qu’au Burundi y’ait pas de cheminée ». La domination culturelle occidentale est si forte que même des pays de l’hémisphère sud, où le mois de décembre est l’un des plus chauds de l’année, adoptent la symbolique du père Noël en traineau, des sapins et de la neige (artificielle).

A côté de cela, on voudrait nous faire croire que Noël est une fête internationale à laquelle devraient avoir droit tous les enfants du globe, alors même que pour une grande partie d’entre eux, le 25 décembre n’est qu’un jour de survie comme les autres. Combien sont les enfants qui, tous les ans, s’attristent dans l’attente interminable de cadeaux que leur écran télé leur a promis s’ils étaient sages ? Alors Duval MC n’a pas tort de nous inviter à donner « des coups de semelles » à cet être cynique - le père Noël - qui « fait fabriquer ses cadeaux par des ouvriers de dix ans en entrepôt, qui pour faire ce qui finira sous le sapin, n’iront jamais à l’école et ne liront rien  ». Interprétée par la compagnie Jolie Môme, la chanson se termine par un échange cru entre deux enfants :

« - Eh Aboubacry, tu sais pourquoi les enfants chinois ne croient pas au père Noël ?
- Non.
- Parce que c’est eux qui fabriquent les jouets ».

Leur Noël et le nôtre

Cette vision de Noël autrement moins idyllique que celle que nous vend le monde marchand ne doit pas faire culpabiliser les travailleurs qui se prêtent au jeu, bien loin de là. Elle devrait cependant faire déculpabiliser tous ceux qui, en France et dans le monde, n’ont pas les moyens d’offrir à leurs enfants le Noël de leurs rêves.

Et puis il y a ces travailleurs pour qui les périodes des fêtes sont encore plus difficiles. Pour les salariés du commerce, ce sont les magasins qui ouvrent 7 jours sur 7 jusqu’à des heures improbables, le travail précaire, des salaires à la baisse et des primes qui s’amenuisent. Mais aussi les plans sociaux qui s’annoncent en chaîne à la rentrée comme chez Carrefour, où ce sont les patrons qui se gavent comme des oies, ou chez Pimkie, où des suppressions de postes vont être annoncées en janvier. Du côté de la production, du conditionnement et du transport, on sait combien Noël est synonyme d’accélération des cadences et de détérioration des conditions de travail.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la lutte des classes est au rendez-vous en ce mois de décembre, comme l’a montré notamment la victoire éclatante des grévistes du nettoyage des gares franciliennes contre la multinationale ONET et le donneur d’ordre la SNCF. Une victoire que l’on souhaite de même pour les salariés chargé de l’entretien à l’hôtel Holiday Inn de Clichy, qui entament aujourd’hui leur 68ème jour de grève. Ce dimanche 24 décembre, ils faisaient un "réveillon sandwich" place de l’Opéra à Paris pour dénoncer leurs conditions de travail et leurs salaires. Ces réactions de la classe ouvrière sont encourageantes. Elles démontrent que les travailleurs ne sont pas dupes et qu’ils voient bien, plus encore en cette période de fêtes et d’exacerbation des inégalités, le fossé qui existe entre leurs intérêts et ceux des patrons.

Et que l’on se rassure : quand viendra l’heure, la classe ouvrière saura réinventer ses propres fêtes et jouir pleinement de la vie. C’était un des vœux les plus chers de Trotsky dans sa lutte pour le socialisme, lorsqu’à la fin de son testament politique, il disait : « La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence et en jouissent pleinement ».




Mots-clés

Noël   /    Société