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Monde

13 septembre 1958

Il y a 59 ans, la France assassinait Ruben Um Nyobe

13 septembre 2017 : c'est, jour pour jour, le cinquante-neuvième anniversaire de la mort de Ruben Um Nyobe, abattu par des soldats français ou au service de la France après l'encerclement de son maquis en Sanaga-Maritime, au Cameroun.

Cela faisait trois ans que l’Union des populations du Cameroun, dont Um Nyobe était un fondateur et le principal dirigeant, avait du entrer en brousse après son interdiction par l’autorité coloniale – alors que (ou plutôt parce que) il s’agissait du seul véritable parti de masse dans ce Cameroun en effervescence autour de la revendication d’indépendance.
Les circonstances de l’assassinat du théoricien du « problème national kamerunais » [1] (l’orthographe à l’allemande marquant l’unité voulue du pays dans la diversité de ses populations, contre le caractère factice de la séparation entre tutelles française et britannique en 1918), de même que celles de l’écrasement du mouvement anti-impérialiste, sont restées cachées dans les secrets de la Cinquième République et des deux dictatures du Cameroun (celle de Ahmadou Ahidjo puis celle de Paul Biya) pendant cinq décennies. Ce qui ne les empêchait pas néanmoins d’être de notoriété publique, au Cameroun au moins, car il n’est pas vrai que « qui ne dit mot consent », mais aussi parce que des intellectuels comme Abel Eyinga [2] ou Mongo Beti [3] n’ont pas eu besoin d’accéder aux archives classées pour démontrer déjà clairement en quoi avait constitué la répression.

En 2011, le gros livre Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la françafrique, 1948-1971, de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, est venu néanmoins combler de nombreuses brèches dans l’information disponible sur cet épisode majeur pour l’histoire politique du vingtième siècle (et pas seulement en Afrique). Les auteurs ont notamment pu consulter, sur dérogation spéciale du Ministère de la Défense, un télégramme du Haut-commissaire adjoint au Cameroun à sa tutelle le Ministre de la France de l’Outre Mer. Ecrit juste après la mort de Um Nyobe, ce document est clair : le dirigeant et ses compagnons ont été mitraillés dans le dos, alors qu’ils cherchaient à échapper à l’encerclement. La version officielle, elle, continue à affirmer que le maquis du principal penseur de l’indépendance camerounaise a volontairement ouvert le feu sur d’autres « soldats africains » (une façon pour la France de désigner les soldats qu’elle enrôlait tout en se dédouannant), et que Ruben Um Nyobe aurait écopé d’un tir de riposte.

En fait, face à l’échec cinglant des campagnes à grande échelle de calomnie contre le Mpodol, c’est à dire le porte parole, selon le nom donné par les couches populaires camerounaises au dirigeant, le pouvoir en France avait résolu depuis quelques mois déjà d’assassiner Um Nyobe. Comme on l’apprend entre les pages 290 et 297 de Kamerun... Des membres des services secrets rompus à l’action en Indochine ou en Algérie le traquaient en Sanaga-Maritime. Des militant-e-s étaient torturé-e-s pour les pousser à le livrer. Et des forces militaires toujours plus importantes étaient envoyées au Cameroun. Elles y resteront jusqu’au début des années 1970.

Après l’assassinat de Um Nyobe, plusieurs autres dirigeants de l’UPC ont été visés par la France, devenue tutelle néocoloniale, et par le nouveau régime de Ahidjo. Felix Moumié, le nouveau secrétaire général, a été empoisonné par un faux journaliste et vrai agent secret français à Genève le 3 novembre 1960. Osende Afana, économiste, a été abattu au maquis le 15 mars 1966. Ernest Ouandié, animateur des maquis de l’Ouest puis secrétaire général de l’UPC à son tour, a été pendu en 1971 avec des dizaines d’autres militants par le régime de Ahidjo après un procès politique grotesque et glaçant, mais encensé par des journaux français comme Le Monde. Dans le même temps, des dizaines de milliers de Camerounaises et de camerounais, combattant-e-s contre la fausse indépendance, appuyant ces derniers ou tout simplement habitant-e-s de zones suspectes aux yeux du régime, ont été assassinés. Si le silence a pu être si lourd, alors que cette guerre était en cours, c’est aussi, comme le dénonce Mongo Beti, parce que la presse française ainsi que la gauche, les syndicats, le mouvement démocratique, ont détourné sciemment le regard, quand ils ne prenaient pas carrément parti pour la répression puis le régime soit-disant indépendant, et en réalité servile envers les entreprises et gouvernements français et particulièrement brutal, de Ahmadou Ahidjo.

Au Cameroun, la puissance coloniale avait fait de la liquidation des indépendantistes une condition pour concéder l’indépendance. Et la vitalité du mouvement, sa créativité, dont témoigne l’oeuvre de Ruben Um Nyobe, a constitué sans cesse pendant plus de vingt ans (et près de quinze après l’indépendance elle-même) un empêchement à ce projet. Alors même que l’autorité coloniale avait fait circuler la dépouille de Um Nyobe pendant des jours dans les villages pour démoraliser les populations, avant de l’enterrer sans sépulture et dans un bloc de ciment pour transgresser toutes les conceptions de ses pairs et humilier sa mémoire. Et que, tous les six mois, l’Agence France Presse et le gouvernement gaulliste comme son allié camerounais annonçaient la « défaite définitive de l’UPC ». En fait, le raz de marée politique qui traversait les populations du Cameroun n’était jamais défait, et il a fallu un crescendo de terreur sans précédents (bombardements de villages, décapitations publiques, camps de concentration) pour l’endiguer finalement.

Récemment, j’ai été scotché de lire dans une interview de Hubert Nkoulou, un cacique des deux dictatures qui se sont succédées au Cameroun, et proche du gaulliste Robert Debré, l’affirmation selon laquelle le premier discours de Paul Biya, en 1982, avait « fait sortir ceux qui étaient dans le maquis » [4]. Peu importe l’opération grotesque qui consiste à faire passer Biya pour un démocrate face à Ahidjo : ce qui compte ici est que l’ancien Ministre de la santé suggère l’existence de maquis de la rébellion anti-impérialiste camerounaise jusque le milieu des années 1980 ! Voilà qui rend prophétique l’extrait suivant d’un texte de Ruben Um Nyobe, que je reproduis en sa mémoire, cinquante neuf ans après son assassinat, et alors que le combat qu’il incarnait est encore d’actualité.

Extrait de « Les conditions historiques du mouvement de libération nationale », rapport présenté par Ruben Um Nyobe au comité directeur de l’UPC le 9 décembre 1951 [5] :

Naturellement, la popularité de l’UPC a suscité dans les milieux colonialistes un véritable affolement. Après avoir exercé une répression brutale par les emprisonnement, la mutation des fonctionnaires, des licenciements et des brimades de toutes sortes en matière politique, économique et sociale, à l’encontre de notre organisation, les colonialistes en sont arrivés maintenant à la phase supérieure de la provocation en fomentant des attentats contre les militants et responsables en vue du mouvement pour l’unification et l’indépendance. C’est ainsi que, le 25 mars 1953, des mercenaires furent armés à Foumban (région Bamoun) pour assassiner la secrétaire général de l’UPC et ses compagnons les plus proches, au cours d’une réunion organisée pour le compte-rendu de l’intervention du représentant de l’UPC devant les Nations-Unies, en décembre 1952. Tout dernièrement, le 12 décembre 1953, c’est le vice-président de l’UPC, Abel Kingue, qui a été victime d’un guet-apens à Mbouroukou (subdivision de Nkongsamba, Ouest Cameroun), ainsi que plusieurs des amis qui l’accompagnaient. Tous ont été frappés, blessés et laissés pour morts dans la rue par une troupe de provocateurs, recrutés par-ci par-là par un individu que l’administration veut imposer comme chef de canton contre le gré de la majorité de la population. Signalons que le Haut-commissaire de Monsieur Jacquinot, le gouverneur Soucadeaux, s’était rendu à Mbouroukou le 12 décembre. C’est la première fois qu’un gouverneur du Cameroun arrive dans cette localité.

Mais ce qui dénote la collision des colonialistes dans ces attentats, c’est que leurs auteurs, notoirement connus, bénéficient toujours de l’impunité et ne se privent pas de déclarer qu’ils ont les pouvoirs publics pour eux.

Les colonialistes en sont arrivés à de telles méthodes, car tous les groupuscules qu’ils ont essayé de créer pour les opposer à l’UPC ont fait faillite, comme fera faillite également l’actuel campagne d’attentats, car aucune « épreuve de force » n’arrêtera le peuple camerounais, décidé à obtenir son unification et son indépendance.




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