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Débats

La "disruption" de la bataille du rail

Le printemps social et les limites hégémoniques du macronisme

Au cours de sa première année de mandat, Macron a réussi à avancer sans avoir à faire face à des grandes résistances, et ce, alors qu’il portait, tambour battant, un nombre important de contre-réformes visant à une transformation rapide et radicale du capitalisme français. La bataille du rail, et le « printemps du mécontentement » qui l’accompagne, pourraient bien être des révélateurs des limites de sa tactique et de sa capacité à expliquer sa démarche. Le printemps social qui s'éveille fait apparaître les difficultés du macronisme à s’imposer comme nouveau bloc hégémonique. Une interrogation subsiste néanmoins : comment gagner contre Macron et son monde ?

Qu’est-ce que le macronisme ?

L’efficacité qui a caractérisé le macronisme au cours de cette quasi-année de mandature est due à une combinaison exceptionnelle de circonstances. Certaines sont plus conjoncturelles, d’autres plus structurelles. On songera, notamment, a) à la façon dont il a fait peser la légitimité de son mandat électoral et le fait d’avoir en quelque sorte « annoncé la couleur » ; b) à la relative reprise économique, malgré ses fortes contradictions ; c) au vide et à la fragmentation qui caractérisent l’échiquier politique, qui tout en étant une expression de la crise organique du capitalisme français, dans l’immédiat, élargissent les marges de manœuvre et d’action de l’exécutif ; et, très important, d) à la lâcheté et au caractère timoré des directions actuelles du mouvement ouvrier.

A la différence des deux coalitions sociales qui se sont succédées au pouvoir au cours des vingt dernières années, le macronisme a permis d’unifier, politiquement, la grande bourgeoisie, autrefois divisée par la fracture gauche-droite, ainsi que d’importants secteurs des classes moyennes supérieures autour du projet néolibéral. Avec un projet politique , tout à la fois empreint d’une mystique individuelle et incarné par la figure de l’entrepreneur 2.0, le libéralisme parle à la première personne, celle d’Emmanuel Macron, ce qui n’avait pas été le cas depuis très longtemps. Ce n’est pas un hasard si, pour trouver des antécédents du macronisme, il faut quasiment remonter à la Monarchie de Juillet (1830-1848) et à des personnages comme Guizot, premier-ministre de Louis-Philippe.

Néanmoins, ne nous y trompons pas. Il ne faut pas se fier au consensus qui soude les rangs des classes dominantes ou la très large majorité parlementaire, et dont jouit l’exécutif. En effet, si l’on rapporte le score de Macron au premier tour de la présidentielle aux inscrits et non aux votants, force est de constater que l’ex-locataire de Bercy et ex-conseiller de Hollande n’a recueilli que 18% de l’électorat potentiel. Pour trouver une performance aussi faible, il faut revenir à Chirac en 2002 (usé par un premier septennat) ou en 1995 (avec un concurrent, Balladur, appartenant à son propre parti). Par comparaison, Hollande en 2012 et Sarkozy en 2007 avaient recueilli respectivement 22 et 25% des suffrages des inscrits, ce qui était déjà faible si l’on rapporte ces scores à ceux de Mitterrand ou Giscard ; pis, si l’on se réfère aux élections de de Gaulle ou de Pompidou. Pour s’en convaincre totalement, il suffit d’aller regarder de plus près la maigre performance de LREM au premier tour des législatives de l’année dernière. Les « marcheurs » ont obtenu 15% des inscrits. Un score dont la faiblesse, pour un parti présidentiel, est tout à fait inédite au regard des dernières décennies. Par comparaison, le PS de Hollande avait « fait » 22%, l’UMP de Sarkozy 27% et le PS de Mitterrand en 1981 38%. (Bruno Amable, « Le pouvoir n’est fort que par la division »).

Ces résultats révèlent l’étroitesse de la base sociale du macronisme, qui tire surtout profit d’une opposition affaiblie et fragmentée. En ce sens, il s’agit, comme nous l’avons déjà souligné, d’un « bonapartisme faible ».

Ayant conscience du caractère conjoncturel que lui offrent des circonstances favorables, tout autant que d’être assis sur un bloc social très fragile, une situation qui l’oblige à asséner ses coups avec vigueur et rapidité, Macron a utilisé une tactique distincte de celle de ses prédécesseurs. Il s’agit, pour lui, d’appliquer une sorte d’offensive permanente, illustrée par la quantité de réformes à haut contenu explosif d’ores et déjà été votées. On songera ainsi à la Loi Tavail XXL (dans le sillage de la première mouture de réforme du marché du travail, la Loi El Khomri), à la réforme de l’assurance chômage, à la mise en place d’une sélection maquillée à l’université, sans même parler de la suppression de l’ISF et de l’augmentation de la CSG, autant de mesures fiscales favorables aux secteurs les plus riches et rentiers au détriment d’une fraction de la base sociale sur laquelle pouvait compter le macronisme au sein des retraités.

Mais ce rythme soutenu de réformes poursuit également un autre but. Il s’agit de sidérer le mouvement de masse et d’éviter sa cristallisation, comme cela pouvait commencer à se voir, au mois de janvier, au cours de la grève historique des Ehpads, et qui comptait sur un énorme soutien au sein de l’opinion publique. Macron y a répondu, à sa façon, en ouvrant la réforme de la fonction publique. Aux dires mêmes d’un proche conseiller de l’exécutif, cette façon de frapper, systématiquement, sans même attendre que le dossier précédent soit refermé, consiste à « dicter le calendrier pour ne pas le subir ».

Mais si le macronisme s’appuie, à sa droite, sur les mécanismes les plus anti-démocratiques de la V° République, qui ont, par ailleurs, été considérablement renforcés sous le quinquennat précédent pour avancer rapidement, cette première partie de mandature macronienne ne saurait se comprendre, dans son efficacité, sans le rôle central que jouent pour le régime, sur « la gauche », les directions des grandes confédérations syndicales. Comme le soulignait Michel Noblecourt dans un article du Monde de début juillet intitulé « La "positive attitude" des syndicats », « conscient de la fragilité de sa toute-puissance – le taux d’abstention à la présidentielle, et plus encore aux législatives, et les scores de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon confirmant les colères d’une société qui a les nerfs à vif –, le chef de l’Etat a promis que les ordonnances sur la réforme du code du travail seraient précédées par une véritable concertation ».

Le ton a changé, par la suite avec sa première victoire enregistrée au niveau du Code du Travail. Expression décomplexée d’une volonté de remise en cause du système d’alliance né de l’Après-guerre, à savoir ce compromis social mis en place entre le capital et le travail de façon à éviter l’avancée de la révolution socialiste au sortir de la guerre, la loi Travail XXL lui a, un temps, donné l’avantage. Lors des réformes lui faisant suite, le macronisme a davantage montré son vrai visage en remettant en cause, par exemple, le paritarisme, en renforçant le rôle d’arbitre de l’Etat et en rabaissant le rôle des syndicats à l’échelon de l’entreprise sur plusieurs dossiers et dans plusieurs branches.

Les directions syndicales ne s’attendaient pas à une telle attaque contre les « corps intermédiaires ». C’est ce qui met à nu, d’ailleurs, leur impuissance actuelle. Il s’agit-là de la conséquence du caractère réformiste des directions officielles du mouvement ouvrier et de leur collaboration de classe plus ou moins ouverte et assumée avec le patronat et l’Etat bourgeois dont ils dépendent. Leurs lamentations actuelles sont l’expression du déclin et de l’impuissance des « partenaires sociaux » à un moment où le capitalisme français se montre implacable dans la course impitoyable à la concurrence internationale et européenne pour les marchés.

Les problèmes « d’explicabilité » du macronisme : les difficultés pour résoudre la crise d’hégémonie du capitalisme français

L’ensemble des éléments que nous avons énumérés ont permis à Macron d’avancer et, aussi surprenant que cela puisse paraître, sans susciter un retour de flamme important dans la rue. Néanmoins, sa capacité à porter un message convaincant reste à démontrer. C’est ce qui suscite davantage de doutes quant à sa capacité à résoudre la crise d’hégémonie de la bourgeoisie française. Parallèlement, cela lézarde également son masque d’invincibilité. Il s’agit donc d’un ensemble d’éléments qui pourraient être mis au profit du mouvement de masse pour passer à l’offensive.
Commençons par la méthode : la guerre de mouvement, avec ses multiples fronts ouverts, commence à être remise en cause. C’est ce que souligne, pour sa part, Cécile Cornudet dans Les Echos du 22 mars : « Pour rompre avec l’immobilisme supposé de François Hollande, Emmanuel Macron s’est mué en bulldozer sûr de sa légitimité. Sauf qu’à l’heure du premier bilan, le bulldozer risque de s’installer en ‘président déconnecté’ et les réformes menacent de n’être pas perçues faute de ‘corps’ politiques, associatifs et intellectuels pour les diffuser ». Plus encore, son volontarisme s’apparente chaque jour davantage à une forme d’autoritarisme. Quant à sa présidence jupitérienne, elle se transforme de plus en plus en une forme de césarisme. Si l’on ajoute à cela les fréquents « j’assume » macroniens, il s’agit d’autant de marques de l’impatience d’un pouvoir de plus en plus antidémocratique. C’est ce qu’indique, par ailleurs, la volonté de redimensionner le rôle du Parlement dans le cadre de la future réforme constitutionnelle, renforçant plus encore le rôle des « députés-godillots ».

Il y a plus grave, néanmoins. Il s’agit de ce que d’aucuns appellent les problèmes « d’explicabilité » du macronisme. C’est ce que souligne Eric Le Boucher dans un article de fin mars paru dans Les Echos. « Le changement, écrit l’éditorialiste, n’est en général pas banal, loin de là, sur le Code du travail, la formation ou la SNCF. Mais l’impression laissée est qu’une fois ces réformes passées, le vieux pli se refera. La conversion n’a pas lieu. Comme si les Français avaient admis que les réformes ont trop tardé, ils ont donné quitus au président pour les mener, et encore, sans qu’elles les touchent personnellement. Mais une fois faites, ils attendent un retour à la situation d’avant, c’est-à-dire à cet Etat devenu, depuis trente ans, l’Etat guichet qui doit distribuer à chacun, et à la politique vue comme la dispute entre les représentants des différentes catégories ». Et de conclure Le Boucher, avec une pointe d’amertume, que « s’il mène ses réformes à grand train, le président peine à inscrire sa "Révolution" dans les têtes. Ce trou entre l’action et l’explication risque, à terme, de lui jouer des tours ».

Pour le dire différemment, et comme l’indiquent l’ensemble des enquêtes d’opinion, la majorité de la population (et en particulier les travailleurs et les couches populaires chez lesquels la chute de la popularité du gouvernement est la plus prononcée) n’est pas prête à accepter une évolution de la société vers un modèle ultralibéral. A la différence, en effet, du thatchérisme et de son « capitalisme populaire » qui avait su attirer, à sa façon, de larges pans des classes moyennes, le macronisme n’arrive pas à tirer la majorité de l’opinion de son pessimisme qui est étroitement lié à la peur du déclassement, de la paupérisation, du chômage.
A l’inverse, comme l’indique le fléchissement de la côte de popularité de Macron et de son Premier-ministre ou encore les scores des candidats LREM lors des dernières législatives partielles, le macronisme peine à se consolider de par sa base sociale étroite de départ. Il s’agit d’un handicap majeur dans sa stratégie de mise en place d’un bloc hégémonique. Comme le souligne pertinemment Bruno Amable dans Libération, la stratégie macronienne pourrait se retourner contre le président, en faisant entrave à sa consolidation stratégique en tant que nouveau bloc social dominant. « Le régime que Macron souhaite installer, remarque-t-il dans son article "Président des riches, ça ne suffira pas", se caractériserait plutôt comme l’alliance du capital et d’une fraction du salariat. Donc, les conséquences des "réformes" et de la politique économique de Macron (segmentation du salariat, précarité accrue pour certains et augmentation des inégalités…) ne sont donc pas des conséquences fâcheuses mais plutôt des nécessités structurelles pour l’émergence d’une nouvelle alliance sociale. Le risque associé à cette stratégie, c’est celui d’aller trop loin. La stabilité du nouveau régime repose sur sa capacité à pouvoir agréger une fraction suffisante des classes moyennes à un noyau dur constitué des classes les plus favorisées. Mais les effets désagréables des réformes néolibérales pourraient se faire sentir au-delà des classes populaires et des salariés les moins formés. Les mesures fiscales à l’avantage du capital (financier) pourraient désavantager ceux que la droite appelle les "petits riches". Le pouvoir en place doit donc faire face à une contradiction. Les conditions nécessaires à la création d’un bloc social le soutenant sont précisément celles qui peuvent fragiliser ce bloc social  ».

Le rejet qu’a suscité, dans l’opinion, la hausse de la CSG et la sympathie suscitée par la mobilisation des retraités, qui refusent d’être considérés comme des riches après toute une vie de cotisation, ont peut-être généré des dégâts irréparables dans la stratégie de construction de pouvoir du macronisme. C’est d’ailleurs dans ce même esprit que la majorité de la population ne marche pas dans la combine du gouvernement au sujet du pouvoir d’achat. C’est en ce sens que le spécialiste des sondages, Bernard Sananès, président d’Elabe, note combien les classes moyennes qui, avec « la suppression de la taxe d’habitation avai[en]t en partie basculé en faveur du candidat Macron, jugent avant tout que les mesures du gouvernement vont réduire leur pouvoir d’achat (46 %). In fine, c’est aussi ce que pensent l’ensemble des électorats, y compris, et c’est embêtant pour le chef de l’Etat, ses électeurs du premier tour (45 %) ». L’analyste conclut même de façon lapidaire, vis-à-vis du macronisme, que « ce sujet du pouvoir d’achat, le gouvernement peut le traîner pendant plusieurs mois. Il pourrait devenir l’équivalent de ce qu’a été pour François Hollande l’inversion de la courbe du chômage ».

L’ensemble de ces éléments indiquent combien la vague macroniste pourrait déjà être en plein reflux. Malgré le volontarisme manifeste du président, l’année 2018 n’est pas l’équivalent de l’année 1984 de Margaret Thatcher. Cela est dû autant aux conditions internationales, extrêmement fluides, en lien avec la centralité de la conflictualité entre Etats-nations au détriment des tendances globalisatrices, qu’aux conditions hexagonales. Comme cela a été défini par la XIème Conférence de la Fraction Trotskyste-Quatrième Internationale de mars 2018, le macronisme, comme dernière déclinaison du néolibéralisme tardif à la française, est « un néolibéralisme sénile, non-hégémonique, qui tend à approfondir la polarisation sociale et politique, ce qui pourrait éventuellement créer des conditions plus favorables au développement de processus aigus de lutte de classes et à une plus grande radicalisation politique ».

Une stratégie et un programme pour vaincre, à la hauteur du ras-le-bol ouvrier, étudiant et populaire

La bataille du rail est la pointe avancée d’un printemps social qui pourrait s’avérer agité. Du côté du privé, il y a les grèves de l’ensemble des catégories de personnel d’Air France pour des augmentations de salaire, alors que samedi 30 mars, lors du week-end de Pâques, la chaîne Carrefour a été secouée par une grève d’une ampleur historique. Au niveau de la jeunesse et de l’enseignement supérieur, il y a le mouvement dans les universités qui, pour l’heure, n’a pas explosé de façon généralisée même si ce défi reste posé. La journée d’action du 22 mars, à l’appel de sept des neuf fédérations de la fonction publique, confirme l’état de colère. Parallèlement, la CGT fédération des services publics et la CGT Transports en appellent à une grève illimitée des éboueurs, posant la question de la création d’un véritable service public du ramassage d’ordures et du nettoiement, avec la création d’un statut particulier et la reconnaissance de la pénibilité et de l’insalubrité du travail dans ce secteur. Dans l’énergie, où un calendrier de grèves perlées a été annoncé, de fortes critiques sur les conséquences de la privatisation sont énoncées. Tout ceci est à analyser sur fond de mobilisation persistante dans les Ehpad. La tension est donc bel et bien croissante et palpable.

Néanmoins, tout ce ras-le-bol ouvrier, étudiant et populaire, est confronté à un obstacle de taille : la lâcheté et la stratégie corporatiste des directions officielles du mouvement ouvrier et la poursuite de la stratégie de concertation dans le cadre des limites fixées par le gouvernement. Cette stratégie de pression des syndicats cherche à ouvrir une véritable concertation avec le capital et son Etat, et ce quand bien même ce dernier s’avère inflexible. Cette stratégie est le sous-produit de la pression croissante à la concurrence au niveau européen et mondial depuis la crise capitaliste de 2008, ainsi que de défaites face à la réforme des retraites de Sarkozy en 2010, la loi El Khomri en 2016, les Ordonnances XXL en 2017.

Dans ce cadre, alors que les directions les plus réformistes comme la CFDT s’opposent à toute perspective de lutte, les directions les plus contestataires, comme la CGT ou Solidaires, font porter la responsabilité des défaites sur l’absence de mobilisation des travailleurs, tout en continuant à fréquenter les « tables-rondes » et autres espaces de « concertation » avec le gouvernement. Aucune de ces options ne permet de donner une perspective au ras-le-bol et aux tendances à la radicalisation que l’on peut percevoir à la base.

C’est ainsi que Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, peut critiquer l’appel à une journée interprofessionnelle pour le 19 avril lancée par la CGT. « Quel est l’objectif de Martinez ?, s’interroge Berger. Faire tomber Macron ? C’est une impasse. Cela apporte quoi aux salariés ? La CGT tombe dans le piège de l’opposition frontale et à la fin, on voit bien qui gagne. La convergence des luttes, c’est un combat politique. Ce n’est pas au syndicalisme de relayer un tel combat. Il faut mener un combat syndical qui donne des résultats concrets aux travailleurs ».
C’est précisément ce vers quoi il faudrait aller : une grève générale politique qui paralyse le pays et mette en échec l’ensemble de la politique du gouvernement. Mais alors que Martinez se dit prêt à la convergence des luttes (en 2016 il menaçait même d’en appeler à la grève générale), il le fait derrière un programme purement revendicatif et partiel qui ne saurait réveiller l’enthousiasme de l’ensemble du mouvement ouvrier. En 2016, contre la Loi El Khomri, autant qu’en 2017, contre les ordonnances XXL, la CGT s’est toujours refusée à défendre un programme qui ait comme point de départ le retrait des contre-réformes du Code du Travail mais pose également la lutte pour l’amélioration des conditions de travail, contre la précarisation et le chômage, qui permette d’exprimer l’énergie et la combativité des secteurs les plus précarisés ou paupérisés du prolétariat à l’instar des jeunes des quartiers, des précaires, des étudiants ou des lycéens. Alors qu’aujourd’hui la CGT est obligée de parler de pouvoir d’achat, d’emploi et de droits collectifs, elle se garde bien de demander l’abrogation des ordonnances, le retrait du Pacte ferroviaire, sans même parler d’appel clair et net à une grève interprofessionnelle.

De même, elle chercher à éviter l’émergence de toute forme d’auto-organisation, notamment à la SNCF, où la tactique de la grève 2 jours sur 5 sur un calendrier préétabli joue entre autre le rôle de vider les assemblées générales de leur pouvoir de décision sur les rythmes de la mobilisation, où on organise des assemblées générales d’adhérents CGT séparées du reste des grévistes, etc.

Dans le passé comme dans l’actualité, il n’est écrit nulle part que les travailleurs ne seraient pas prêts à une lutte dure voire même à la grève générale, comme le laisse entendre la direction de la CGT. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que personne ne saurait s’engager dans une lutte jusqu’au bout uniquement sur la base de revendications immédiates ou partielles. Personne ne saurait s’y engager sans que les directions expriment une perspective, une détermination et une stratégie pour gagner contre Macron et son monde et si les travailleurs à la base n’ont pas leur mot à dire là-dessus. C’est pourtant bien à cela que s’oppose radicalement la direction de la CGT, comme si elle craignait de déchaîner une lutte aux caractéristiques révolutionnaires comme en 1936 ou en 1968. Personne ne saurait s’engager sur la voie d’une lutte conséquente, plus encore lorsque des directions syndicales, dont Sud Rail, poursuivent à évoluer sur le terrain de la concertation.

Dans les années 1930, alors que les effets de la Grande Crise se faisaient sentir en France et avant une vague de grèves qui conduisent à des occupations d’usine et au début d’un processus révolutionnaire, Léon Trotsky critiquait la logique syndicaliste et corporatiste de la direction du PCF et son programme de « revendications immédiates ». En indiquant les limites de cette orientation, Trotsky soulignait combien « l’énoncé des revendications immédiates est fait très généralement : défense des salaires, amélioration des assurances sociales, conventions collectives, "contre la vie chère", etc. On ne dit pas un mot sur le caractère que peut et doit prendre dans les conditions de la crise sociale actuelle la lutte pour ces revendications. Pourtant, tout ouvrier comprend qu’avec deux millions de chômeurs complets et partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses il faut briser leur volonté ; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe, ne peut se développer uniquement sous des mots d’ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. C’est là qu’est la principale cause de la stagnation du front unique. La thèse marxiste générale : les réformes sociales ne sont que les sous-produits de la lutte révolutionnaire, prend à l’époque du déclin capitaliste l’importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s’ils sont menacés du danger de perdre tout. Mais même les plus grandes "concessions", dont est capable le capitalisme contemporain, lui-même acculé dans l’impasse, resteront absolument insignifiantes en comparaison avec la misère des masses et la profondeur de la crise sociale. Voilà pourquoi la plus immédiate de toutes les revendications doit être de revendiquer l’expropriation des capitalistes et la nationalisation (socialisation) des moyens de production. Cette revendication est irréalisable sous la domination de la bourgeoisie ? Évidemment. C’est pourquoi il faut conquérir le pouvoir »1.

On peut également souligner combien, tout en maintenant une posture combative, la direction de la CGT avance des excuses qui ne sont en rien nouvelles. Trotsky répondait dans ce même texte à la direction réformiste du mouvement ouvrier, à cette époque, que « les chefs du Parti communiste peuvent, certes, invoquer le fait que les masses ne font pas écho à leurs appels. Or, ce fait n’infirme pas, mais confirme notre analyse. Les masses ouvrières comprennent ce que ne comprennent pas les "chefs", c’est-à-dire : dans les conditions d’une très grande crise sociale une seule lutte économique partielle, qui exige d’énormes efforts et d’énormes sacrifices, ne peut pas donner de résultats sérieux. Pis encore : elle peut affaiblir et épuiser le prolétariat. Les ouvriers sont prêts à participer à des manifestations de lutte et même à la grève générale, mais non pas à de petites grèves épuisantes sans perspective. Malgré les appels, les manifestes et les articles de L’Humanité, les agitateurs communistes n’apparaissent presque nullement devant les masses en prêchant des grèves au nom des "revendications partielles immédiates". Ils sentent que les plans bureaucratiques des chefs ne correspondent absolument pas à la situation objective, ni à l’état d’esprit des masses. Sans grande perspective, les masses ne pourront et ne commenceront à lutter ».

Voilà un paradoxe qui trouve son analogie dans la situation actuelle. Alors que le gouvernement s’impatiente et que, par en bas, grandit la tendance à la combativité et à la radicalisation des masses, à la convergence et à la généralisation des luttes dans la perspective de la grève générale, par en haut, au sein des directions syndicales, on continue à jouer au faux-jeu de la concertation. Cela n’empêche pas que les plus « combatifs » en appellent à des actions, comme celle du 19 avril, qui ne cherchent au fond qu’à couvrir leur manque de détermination et de manière à mieux canaliser les secteurs les plus combatifs de leur confédération.

C’est en ce sens que, dans son article intitulé « Ordonnances SNCF : l’occasion », publié le 20 mars, Frédéric Lordon critique la « misère du syndicalo-syndicalisme » lorsqu’il souligne quelles sont les limites des directions contestataires du mouvement ouvrier. « Mais trouver que le monde va mal, trouver même qu’il est odieux, c’est demander de la vraie politique, écrit-il. C’est vouloir prendre la rue pour de la vraie politique, et pas pour des histoires de tickets-restaurants (…). Il est assez évident que nous ne réussirons qu’à la condition de faire entrer les non-cheminots dans le conflit des cheminots. C’est-à-dire qu’à la condition de lier les cheminots à tout ce à quoi ils doivent être liés, et de les lier politiquement…Or, on ne fait pas le même syndicalisme en 2018, après dix années de crise structurelle mondiale, que dans les années fordiennes. Voilà un moment que le syndicalo-syndicalisme a rencontré, et même dépassé, sa limite. S’il n’est pas capable de faire de la politique, c’est-à-dire de tenir un discours général, où d’ailleurs toutes les luttes peuvent venir prendre un sens d’ensemble, il ne sortira plus vainqueur d’aucun grand affrontement, précisément parce que les grands affrontements emportent des enjeux essentiellement politiques, s’ils sont masqués par la particularité du front attaqué (ici la SNCF) ».

Même s’il le fait au profit d’une autre variante du réformisme - celle qu’incarne la France Insoumise de Mélenchon avec la marche du 5 mai, qui bien loin d’une journée de grève et d’un plan de lutte centralisé dans la perspective de la grève générale pour vaincre Macron n’est qu’une nouvelle tentative de diluer le mouvement ouvrier dans « le peuple » - la critique de Lordon aux limites du syndicalisme n’a pas moins sa part de vérité. De même que la nécessité d’incarner un « discours général », c’est-à-dire un programme qui dépasse les seules revendications catégorielles, minimales ou défensives (et sans nier, comme peut le faire Lordon, le rôle progressiste que celles-ci jouent dans un grand nombre de conflits) pour susciter l’enthousiasme des plus diverses couches des exploités.

A l’heure où le programme macronien, à la fois vis-à-vis de la SNCF mais également par rapport aux autres « services publics » (Sécu, enseignement supérieur, Santé, retraites, etc.), c’est l’ouverture à la concurrence, la privatisation, la recherche de la rentabilité, et ce au prix de payer un service à deux vitesses, l’un pour les riches et les privilégiés, et l’autre pour la grande majorité de la population exploitée et opprimée, quelle perspective plus réaliste et unitaire si ce n’est la nationalisation-socialisation de l’ensemble des services publiques et secteurs stratégiques de l’industrie ?

Face au plan macronien pour la SNCF, qui est le même que celui qui a été mis en œuvre contre France Télécom ou La Poste, un plan fait de destruction massive des acquis des travailleurs au service de la restructuration du capitalisme français, quel autre programme réaliste peut-on opposer si ce n’est le retrait du Pacte ferroviaire, l’opposition à toute ouverture à la concurrence et le retour à un monopole public des chemins-de-fer, autour d’un seul réseau ferré, d’une seule compagnie ferroviaire, non plus contrôlée par Pepy et les énarques technocrates qui sont les responsables de la dette et des problèmes actuels du réseau, mais par les travailleurs du rail et les usagers, les seuls vrais intéressés par le développement d’un service publique de qualité et accessible à tous, dans le respect des équilibres environnementaux et territoriaux.

De même, dans le mouvement étudiant, comment sortir de l’impasse sélection ou tirage au sort si ce n’est en s’attaquant aux coupes budgétaires qui ont créé cette situation et en imposant des investissements massifs pour la construction de nouvelles universités de façon à maintenir le droit universel à l’enseignement supérieur ? Mais pour cela il faut abroger la Loi sur la Responsabilité des Universités (LRU) qui a organisé la pénurie actuelle et mis entre les mains des « personnalités extérieures » issues de la classe dominante le pouvoir sur les universités afin d’instaurer un nouveau pouvoir à l’université, où ce soient les étudiants et le personnel, enseignant et non enseignant, qui décident en égalité du fonctionnement de l’université, de ses choix pédagogiques, d’objectifs de recherche qui devraient être tournés vers le bien-être de la majorité exploité de la population et non pas des bénéfices capitalistes.

Évidemment que de telles revendications posent des problèmes plus généraux tels que l’abrogation de tous les cadeaux faits aux patrons (CICE, suppression de l’ISF) pour réinvestir cet argent dans les services publics et plus en général les choix économiques et l’organisation de la société. Mais elles permettent aussi de briser les particularismes et les divisions et répondre aux aspirations des couches les plus larges de notre classe comme les habitants de régions délaissées où non par hasard progressent les idées du FN, l’ensemble des classes populaires qui s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. C’est en cela qu’elles portent le germe d’un mouvement qui combat Macron mais aussi son monde, c’est-à-dire celui où règnent, gouvernement après gouvernement, les mêmes parasites capitalistes, et qui ouvre la perspective d’une autre société, organisée et planifiée démocratiquement par les travailleurs.

Certains diront que ce programme n’est pas « réaliste » car il ne se correspond pas au rapport de forces et au niveau de conscience des travailleurs. Mais aussi bien le rapport de forces que la conscience des travailleurs sont des éléments dynamiques, qui se forgent à travers la lutte. Ceux qui décrètent avant la bataille les limites du mouvement ne sont que des prophètes de la défaite. La lutte de classes s’intensifiera inexorablement dans la prochaine période, reste à savoir si c’est le gouvernement et les capitalistes qui continueront à l’emporter ou si le mouvement ouvrier saura se mettre suffisamment à l’offensive pour les faire reculer. Le fait que des milices proto-fascistes s’attaquent au mouvement étudiant témoigne du caractère potentiellement convulsif de la situation. Ce sont les nécessités imposées par cette situation qui doivent guider l’action des masses, et non pas les préjugés conservateurs de leurs dirigeants sur l’état de leur « conscience » ou du « rapport de forces ».

Les travailleurs sont lassés par les mouvements perdants, par les journées de grève sans lendemain qui ne font qu’épuiser les couches les plus conscientes des ouvriers. Mais la détermination des ouvriers est proportionnelle aux objectifs qui se donne la lutte, ainsi qu’à leur confiance dans la capacité de gagner, comme l’on a pu constater dans de mouvements partiels tels que celui des agents de nettoyage des gares franciliennes du groupe Onet, avec leur grève victorieuse de 45 jours où non seulement ils ont réussi à stopper les attaques, mais aussi à obtenir de nouveaux acquis comme l’intégration de l’ensemble du personnel à la convention collective de la manutention ferroviaire.

Le macronisme commence à laisser entrevoir sa fragilité et démontre qu’il est loin d’être invincible. La bourgeoisie, elle, commence à s’inquiéter. Eric Le Boucher, dans l’article que nous citions en amont, craint que « faute d’avoir trouvé "l’explicabilité" de son action, Emmanuel Macron va subir des bourrasques. Les grèves vont commencer et même si les Français se disent favorables à la réforme de la SNCF, le pouvoir risque d’y laisser des plumes. Ajoutez les craintes des fonctionnaires, la grogne des seniors contre la CSG et l’irritation des étudiants avec Parcoursup, le dispositif tout neuf d’inscription à l’université, les mécontentements vont normalement s’additionner ».

La possibilité que la bataille du rail soit l’étincelle d’un mouvement général de contestation contre Macron est bel et bien là. Du résultat de ce premier embat dépendra largement la suite de son quinquennat et donc aussi du mouvement ouvrier dans son ensemble. Un recul du gouvernement, cassant le mythe de son invincibilité, peut ouvrir une étape de contre-offensive des travailleurs et de la jeunesse sur tous les terrains. Cessons les tergiversations. Il n’y a plus de temps à perdre et il faut doter la classe ouvrière et la jeunesse d’une stratégie et d’un programme pour gagner.

Crédits photos : AFP/Aaris Messinis.




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