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Débats

XIe CONFÉRENCE DE LA FT-QI

Les batailles de la Fraction Trotskyste – Quatrième Internationale

Nous reproduisons ci-dessous le texte d’orientation issu de la XIème Conférence de la FT-QI qui s’est tenue à Buenos Aires du 26 février au 3 mars 2018.

Deux semaines de rencontre de socialistes internationalistes à Buenos Aires

Du 17 février au 3 mars des militant-e-s socialistes internationalistes de 14 pays se sont réuni-e-s à Buenos Aires pour la XIe Conférence de la Fraction Trotskyste pour la Quatrième Internationale [FT-QI], dont Révolution Permanente a déjà publié le document sur la situation internationale, et un séminaire consacré à l’ouvrage [Estrategica Socialista y Arte Militar Stratégie socialiste et art militaire – voir en fin d’article] d’Emilio Albamonte et Matías Maiello, publié fin 2017 par les éditions de l’IPS.

L’événement a regroupé des délégations des différentes organisations de la FT-QI : Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) d’Argentine, Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs (MRT) du Brésil, Parti des Travailleurs Révolutionnaires (PTR) du Chili, Mouvement des Travailleurs Socialistes (MTS) du Mexique, Ligue Ouvrière Révolutionnaire (LOR-QI) de Bolivie, Courant Révolutionnaire des Travailleurs (CRT) de l’Etat Espagnol, militant-e-s de la FT au sein du Courant Communiste Révolutionnaire (CCR) du NPA en France, Organisation Internationaliste Révolutionnaire (RIO) d’Allemagne, militant-e-s de Left Voice aux Etats-Unis, Ligue des Travailleurs Socialistes (LTS) de Bolivie, militant-e-s de la FT en Uruguay.
Ont également participé des délégations de la Fraction Internationaliste Révolutionnaire (FIR) d’Italie, du groupe Resistencia Sur du Pérou, et de Organisation Socialiste (OS) du Costa Rica. [*]

Les batailles de la FT-QI

Ces deux dernières années, la FT a changé de physionomie, en raison autant du développement du PTS en Argentine que des avancées d’un certain nombre de ses groupes. Le développement du réseau international LID (actuellement en anglais, français, allemand, portugais, castillan, catalan, ainsi qu’une section en turc) a été un élément fondamental de cette évolution. La nouveauté apportée tient au fait que le développement des journaux en ligne a rendu possible, à différents niveaux, la projection politique des organisations de la FT, au-delà de celle du PTS.
S’est ajouté à cela, dans les derniers temps, l’obtention, par le MTS au Mexique et le PTR au Chili, d’une possibilité légale de se présenter aux élections, ce que le MRT a réussi au Brésil à partir de candidatures démocratiques, ou en France en interne au NPA avec un rôle important joué par le CCR dans la campagne présidentielle de 2017. Tout ceci, avec l’objectif de se renforcer en vue de la lutte des classes et au travers de l’agitation pour un programme transitoire d’indépendance de classe contre les capitalistes.

Depuis la précédente Conférence et la réunion spéciale de début 2017, la FT est intervenue activement au sein de processus importants au niveau international, comme la lutte contre les réformes actuelles au Brésil, qui a subi ensuite un reflux à cause de la direction du PT et de la CUT ; de même, à proportion de ses forces, dans l’Etat Espagnol et en Catalogne, au sein du processus indépendantiste (lançant à cette occasion Esquerra Diari en catalan) ; et plus récemment, lors des événements de décembre 2017 en Argentine. De même, elle est intervenue dans d’importants processus partiels de la lutte des classes, notamment le CCR dans la grève des travailleurs précarisés du sous-traitant ONET de la SNCF, l’une des plus longues dans l’histoire du rail en France, et dont la victoire a incarné un exemple de lutte contre la précarisation du travail.

D’autre part, lors de la conférence de 2017 avait été actualisé et ratifié l’appel à construire un Mouvement pour une Internationale de la Révolution Socialiste – Quatrième Internationale (MIRS-QI). Conscient-e-s de l’ampleur de la tâche, contre toute auto-proclamation sectaire, nous défendons que la construction de partis ouvriers révolutionnaires et la mise sur pied d’une internationale de la révolution socialiste (qui pour nous implique la refondation de la IVe sur des bases révolutionnaires), ne sera pas le produit d’un développement évolutif de nos organisations ni de notre tendance internationale, mais le résultat de la fusion d’ailes gauches des organisations marxistes révolutionnaires existantes avec les secteurs de l’avant-garde ouvrière et de la jeunesse qui se tournent vers la révolution sociale.

Bien que la réalité n’ait pas encore à ce jour fait émerger de grandes tendances de ce type avec lesquelles converger, l’appel du MIRS-QI a néanmoins obtenu un important résultat avec le rapprochement des camarades de la FIR d’Italie, avec lesquel-le-s la FT approfondit actuellement les discussions dans le cadre d’un comité de liaison. La FIR est issue du PCL (Partito Comunista dei Lavoratori – Parti communiste des travailleurs –, ex-membre du courant international impulsé par le PO (Partido Obrero – Parti Ouvrier) en d’Argentine), ses militant-e-s constituant la majorité de la jeunesse de ce dernier, et sont actif-ves à Rome, Naples et Bologne, et éditent le journal numérique La Voce Delle Lotte. Mais l’appel a également permis le rapprochement avec les camarades de Resistencia Sur du Pérou, avec qui la FT développe également des discussions stratégiques et programmatiques, ainsi que des activités communes (au travers de l’impulsion donnée par Pan y Rosas–Pérou, autour de LID, etc.). Enfin et plus récemment, avec les camarades de Organizacion Socialista du Costa Rica – issue du courant Socialismo o Barbarie –, dont une délégation a participé autant au séminaire sur la stratégie qu’à la Conférence de la FT.

Concernant les Etats-Unis et LeftVoice, travail politique auquel la FT avait décidé lors de la précédente Conférence d’accorder une priorité, il a avancé dans l’objectif de forger un groupe initial, animant un journal en anglais, qui a aussi publié plusieurs numéros papier de la revue, cela moyennant notamment un séjour de plusieurs camarades en Argentine en vue de connaître plus avant le PTS. Le groupe a été également fait ses premières expériences dans la lutte des classes, et dans la lutte politique en vue d’exercer une influence sur des milliers de jeunes qui, chaque jour, dans la situation américaine, se radicalisent sur la gauche.

Le « centre de gravité » de la lutte des classes

Ce développement des groupes de la FT a fait de cette dernière une réalité plus complexe. D’une part le PTS se donne actuellement le défi de poser les bases de la construction d’un parti d’avant-garde en Argentine. A un second niveau, elle dispose de ligues de propagande et d’action, au Brésil, au Chili, au Mexique, et plus récemment en France, où le CCR s’est renforcé au sein de la gauche du NPA. A un troisième niveau, de groupes de propagande avec des éléments d’action, dans l’Etat Espagnol, en Bolivie, et en Allemagne. Enfin, à un quatrième niveau, de groupes initiaux, aux Etats-Unis, en Uruguay et au Venezuela. Avec, à chacun de ces niveaux, des réalités différentes reflétant la diversité des situations nationales.

Au cours des conférences antérieures nous avions déjà mis en avant le fait que les groupes de la FT ne devaient pas se donner comme objectif de se développer selon le même développement évolutif du PTS, avec ses différentes étapes. L’élément clé est la prolétarisation de nos organisations, et le développement des journaux numériques. Actuellement ce développement soulève un risque, de même que les candidatures aux élections : celui d’une agitation et d’un projection politique de notre programme « par en haut » qui consumerait nos forces au-delà du nécessaire. C’est pour cela qu’un axe central de la XIe Conférence de la FT a été de discuter des moyens d’approfondir jusqu’au bout ces avancées dans le sens de consolider le « centre de gravité » de nos organisations dans la lutte des classes.

Dans ce cadre, les thèmes centraux suivants ont été débattus pour l’orientation de nos groupes :

(a) La relation entre propagande et construction ;

(b) L’importance du développement et de la consolidations de « bastions » ;

(c) Le néoréformisme comme obstacle majeur au développement d’organisations révolutionnaires ;

(d) Le combat pour orienter les « mouvements » de masses (mouvement des femmes, démocratiques, etc.) vers la lutte des classes ;

(e) L’approfondissement et l’élargissement de la production théorique de la FT.

La lutte contre le néoréformisme

Une conséquence de la crise de 2008 et des tendances à la « crise organique » a été le développement de courants néoréformistes, qui se positionnent à la gauche des partis socio-démocrates passés au social-libéralisme. A la différence du réformisme classique, ces courants néoréformistes ne se basent pas sur le mouvement ouvrier, mais sur des secteurs « progressistes » des classes moyennes, les jeunes précaires, salariés du public ou encore des étudiants. Récemment, c’est la variante néoréformiste du Frente Amplio qui a émergé lors des élections au Chili, en France cela s’est incarné avec Mélenchon et la France Insoumise. Certains de ces partis néoréformistes ont déjà montré leurs limites, comme Syriza en Grèce, qui a rapidement appliqué les politiques d’austérité de la Troïka, ou Podemos dans l’Etat Espagnol, qui, bien qu’il se maintienne avec une certaine dynamique électorale, ne fait déjà plus beaucoup illusion (ayant participé à différents gouvernements locaux avec le PSOE, et étant intégré au régime). D’autres expriment un tournant à gauche de larges secteurs de la jeunesse et une tendance à l’engagement militant, comme le DSA (Democratic Socialists of America) aux Etats-Unis, qui canalise en grande mesure le « phénomène Sanders », ou Momentum dans le parti travailliste en Grande-Bretagne qui, derrière la figure de Corbyn, organise plusieurs centaines de milliers de jeunes.

Il est important de noter que ce sont des phénomènes militants, nous devons donc avoir une politique pour influencer les secteurs les plus à gauche à la base de ces courants, et chercher à gagner des militants à une stratégie et un programme anticapitaliste, ouvrier et socialiste révolutionnaire, en combattant la stratégie visant à administrer le capitalisme qui, comme l’a démontré Syriza, ne peut amener qu’à la défaite et à la démoralisation.

Ce type de phénomènes exerce, en même temps, une pression importante sur l’extrême-gauche, entretenant l’illusion d’une croissance grâce aux « espaces électoraux », comme en témoigne le récent tournant à droite de la direction du PSOL au Brésil, comme l’ont critiqué les camarades du MRT, marqué par la signature d’un manifeste programmatique avec le PT, PSB, PDT et PCdoB.

La particularité du cas argentin est que les tentatives de forger une force politique de ce style ont échoué. D’une part en raison du discours réformiste du kirchnérisme, mais aussi, à gauche, par l’existence depuis 2011 et sa consolidation depuis du FIT [Frente de Izquierda y de los trabajadores] comme alternative de poids. Cela singularise en grande partie l’Argentine de la majorité des pays où la FT fait au contraire face à différentes variantes néoréformistes.

Le néoréformisme est une barrière à la construction de partis révolutionnaires. Pour le dépasser, il n’y a qu’un moyen : le combat. Les élections, même si elles permettent à l’agitation de se diffuser plus largement, n’ouvrent pas un espace politique au-delà de ce que les révolutionnaires savent tirer de la lutte des classes elle-même.

Le PTS, qui est à la tête du FIT depuis 2015, n’a pas « émergé » à partir d’un espace électoral, mais au travers de son implantation dans le mouvement ouvrier et d’importants jalons de la lutte de classes dans lesquels il a « joué » à plein. La constitution du FIT a ainsi été précédée par des luttes emblématiques, comme celle de Kraft (contre les licenciements) au milieu de la crise de 2009, de même que l’élection de Nicolás Del Caño en 2015 avait été précédée de l’énorme lutte de Lear, au cours de laquelle, venu en appui aux travailleurs, il avait été victime de la répression à différentes occasions. On pourrait en dire autant, dans un sens similaire, de la conquête en 2017 de deux députés nationaux dans la province de Buenos Aires (pour la première fois de son histoire), qui avait eu comme antécédent, la même année, la grande lutte de Pepsico, lutte qui anticipait la vaste colère qui s’est exprimée lors des mobilisations du 18 décembre contre la réforme des retraites.

Lier les mouvements de masse à la lutte des classes

En 1938, dans le Programme de transition, Trotsky posait que la rénovation du mouvement révolutionnaire viendrait de la jeunesse et des femmes travailleuses. Les innombrables mobilisations du 8 mars 2018, combinées à des grèves [PARO] partielles dans certains secteurs, qui ont traversé beaucoup de pays dans le monde, montrent qu’aujourd’hui cette hypothèse stratégique est d’actualité.
Notre courant international est activement engagé dans ce mouvement, et lutte en son sein depuis des années pour construire un féminisme socialiste. Le collectif Pan y Rozas, impulsé par les groupes de la FT-QI et des indépendants, est présent en Argentine, Chili, Brésil, Mexique, Etat Espagnol, Bolivie, Allemagne, France, Etats-Unis, Uruguay et Venezuela. Dans des pays comme l’Argentine et le Chili, où le mouvement des femmes a mobilisé des centaines de milliers de personnes, Pan y Rozas est le principal courant militant de femmes.

Quand Trotsky écrivait le Programme de transition, les organisations opportunistes avaient laissé de côté les jeunes et les femmes travailleuses, concentrant leur attention sur les couches les plus privilégiées de la classe ouvrière. Au cours de l’offensive néolibérale la donne a changé. Nous rencontrons actuellement, en plus des bureaucraties syndicales, toute une autre série de « bureaucraties » des « mouvements », qui agissent en séparant artificiellement les luttes pour les droits civils ou « sociaux » de l’ensemble des revendications de la classe ouvrière, alors qu’un fait majeur est que l’exploitation et l’oppression sont chaque jour un peu plus imbriquées. En retour, par exemple dans le cas du mouvement des femmes, celui-ci recoupe (bien qu’il l’excède) une classe ouvrière qui s’est exponentiellement féminisée.

Face à ces bureaucraties, la lutte sur les programmes et les stratégies pour ces mouvements spécifiquement doit nécessairement être accompagnée d’une bataille pour lier tout mouvement de masse – d’où qu’il émerge – à la lutte des classes, et cela pas seulement dans le discours mais aussi dans la pratique. Un exemple embryonnaire en ce sens est fourni par le lien impulsé par le CCR en France entre la grève d’ONET et l’assemblée #metoo. De même, en Argentine, juste avant la fin de la Conférence de la FT, nous avons impulsé depuis Pan y Rosas la liaison entre la manifestation du 8 mars et les infirmières de l’hôpital Posadas (l’un des plus grands du pays) en lutte contre les licenciements, avec des blocages communs de rue dans le centre-ville, ce qui a donné une grande visibilité au conflit et forcé le gouvernement à les recevoir.

Le développement de « bastions »

La construction d’un parti révolutionnaire ne passe pas par le pur « engraissement » d’un appareil, elle ne peut avoir lieu qu’en étant étroitement liée aux tendances les plus avancées de la réalité. C’est ainsi que Lénine, Luxembourg ou Trotsky abordaient la réalité.

A l’échelle de nos organisations, nous orientons notre propre intervention en ce sens. La condition requise est de pouvoir concentrer des forces dans des structures déterminées pour, à partir d’elles, de « rendre visible »/montrer notre politique dans des interventions concrètes. Si les journaux ont donné aux organisations de la FT une « voix » pour l’agitation politique, le développement de « bastions » (avec référents, militants, groupes ou collectifs complémentaires, et influence) est fondamental pour pouvoir concentrer des forces et conquérir une « vitrine » permettant de faire la démonstration qu’une alternative de lutte conséquente et d’indépendance de classe peut exister.

La récente intervention des camarades du CCR dans la grève d’ONET montre que même en partant d’une poignée de militants et de sympathisants au sein des cheminots, en concentrant les forces de l’organisation, le journal Révolution Permanente, en articulant « fronts uniques » partiels, alliés « démocratiques », liant le conflit avec l’assemblée féministe #metoo ou avec la population comme dans le quartier populaire de Saint-Denis, entre autres, il a été possible au CCR de se lier à un secteur de travailleurs et travailleuses combatifs et d’obtenir un triomphe constituant un exemple de lutte contre la précarisation.

Comme disait Clausewitz, le problème n’est pas seulement d’être forts en général, mais surtout d’être forts au point décisif. Tel est le « principe » de concentration des forces qui a tant d’importance pour le combat.

Si le développement des journaux est clé pour concentrer quotidiennement l’intervention politique, que celle-ci soit accessible à tout militant, sympathisant, etc., au niveau national, avec l’objectif d’amplifier notre politique pour avoir une influence la plus large possible, il est essentiel d’en assurer la relation la plus étroite possible avec le développement des « bastions » permettant de se construire et de gagner en force dans des lieux déterminés, et non simplement de se construire avec des personnes dispersées « ici et là ».

La propagande et la construction d’organisations révolutionnaires

Dans des situations de bas niveau de lutte de classes, où la quasi-totalité de l’activité militante s’effectue dans les cadres imposés par le régime (syndicats, élections, mouvements sociaux), la propagande révolutionnaire est l’une des composantes essentielles pour forger des militants et des cadres révolutionnaires conscients.

A titre d’outil destiné à renforcer ce volet, nous allons mettre sur pied une « université virtuelle » mettant à disposition un matériel varié (écrit et audiovisuel) pour favoriser une formation marxiste à tous les niveaux, depuis les plus élémentaires aux plus avancés, d’abord en castillan, avant d’explorer ensuite les possibilités de le faire dans d’autres langues. Ceci n’est qu’un outil, l’élément fondamental est la combinaison entre la propagande et la capacité à entrer en collision avec les logiques gradualistes inhérentes aux activités du régime. C’est le seul moyen d’accroître la force de nos organisations, et de transformer le militantisme superficiel de « mouvement » (voter aux élections nationales ou syndicales, participer à tel ou tel événement autre) en un militantisme partidaire de type léniniste.

Pour construire des organisations révolutionnaires les revendications que nous mettons en avant dans les campagnes électorales, ou la participation aux luttes, aussi importantes soient-elles, ne sont bien sûr pas suffisantes. Rien ne peut se substituer à l’explication patiente, en direction de celles et ceux que nous voulons intégrer à nos organisations, de la nécessité de détruire le vieil appareil de l’Etat bourgeois, les racines de l’oppression et de l’exploitations capitaliste, et la nécessité du gouvernement des travailleurs, de la révolution prolétarienne (qui est nationale par sa forme, mais internationale par son contenu), et de notre perspective du communisme.

En ce sens nous pouvons interpréter une partie de la bataille théorico-politique menée par Lénine dans Que faire ? Un de ses aspects les plus controversés est la thèse – reprise dans sa forme originelle chez Kautsky – selon laquelle le socialisme vient à la classe ouvrière « de l’extérieur » par la propagande. Loin des interprétations vulgaires qui interprètent cette thèse pour justifier le fait de parler « de l’extérieur » des usines, celle-ci, chez Lénine, visait les « économistes » (et les menchéviques qui leur cédaient) pour lesquels il fallait, dans les usines, se limiter à être des fonctionnaires syndicaux et à lutter seulement pour les revendications minimales des travailleurs.

Evidemment cette « mécanique » de la conscience, se marque par le fait que ce qui, au-delà, du syndicalisme vient "de l’extérieur" à travers la propagande, n’est pas une constante, mais au contraire est étroitement lié au développement de situations politiques déterminées, à l’image du développement des soviets mêmes en 1905, dont Lénine tint compte. Cependant, tant que nous ne sommes pas dans des situations clairement prérévolutionnaires ou révolutionnaires (en Argentine, par exemple, des éléments allant dans ce sens commencent à émerger), la remarque de Lénine est un avertissement de premier ordre concernant la façon d’aller de l’avant dans le sens de notre objectif de construire des organisations véritablement révolutionnaires, et non seulement des partis qui soient des sommes de « mouvements » (étudiant, féministe, ouvrier, etc.).

« Tribuns du peuple »

Pour Lénine le militant socialiste dans les usines (et les différentes zones d’intervention) devait jouer le rôle de « tribun du peuple », et pas se limiter à celui de « délégué syndical », en vue d’élever tous les secteurs sociaux, sous la direction des travailleurs, à la lutte politique contre l’autocratie (tsarisme). Aujourd’hui on peut aborder de façon similaire le rapport aux mouvements (sociaux, pour les droits civils, etc.) dans lesquels le prolétariat doit enraciner des courants socialistes visant à les élever dans leur ensemble à la lutte contre le capitalisme impérialiste, ses gouvernements et ses régimes.

Mais là aussi existent certaines versions simplistes dans lesquelles cette idée de « tribun du peuple » se transforme en une simple pratique de dénonciation de gauche. Pour Lénine c’était bien plus que cela. Le « tribun », disait-il, devait savoir « généraliser tous ces faits pour en composer un tableau complet de la violence policière et de l’exploitation capitaliste, sachant profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique et mondiale de la lutte émancipatrice du prolétariat » (Que faire ?)
De ce point de vue, il ne s’agit surtout pas de développer d’un côté des campagnes politiques, de l’autre de construire l’organisation, et enfin de réserver la propagande pour des « cours » internes, en séparant les trois. Il s’agit au contraire d’établir une relation étroite entre ces différentes composantes de toute pratique politique révolutionnaire.

En ce sens, par exemple, le mot d’ordre de la réduction du temps de travail avec maintien d’un salaire permettant de satisfaire l’ensemble des besoins des travailleurs, est une proposition qui acquiert une grande importance au regard de la discussion ouverte aujourd’hui à l’échelle mondiale sur le problème du travail, pour lequel il n’y a que trois issues possibles : (a) celle que proposent les différents gouvernements au travers de leurs réformes du travail visant à approfondir l’offensive néolibérale ; (b) l’option « réformiste » – dans ses différentes variantes – du revenu universel déconnecté du fait d’avoir ou non un emploi, avec dans le meilleur des cas des allocations d’Etat plus élevées en échange d’une précarisation et d’une exploitations plus grandes de l’ensemble de la classe ouvrière ; ou (c) la réduction de la journée du travail avec un salaire adapté aux besoins quotidiens des travailleurs et de leurs familles, et la répartition des heures de travail au travers de l’attaque des profits des capitalistes avec, en perspective, l’objectif de la minimisation de la journée de travail moyennant l’expropriation des capitalistes (en utilisant les grands progrès technologiques que le capitalisme est incapable de généraliser) par un gouvernement ouvrier planifiant l’économie en fonction des besoins sociaux et non du profit capitaliste.

Alors que le mot « communisme » a été abâtardi pendant la plus grande partie du XXe siècle par le stalinisme, cette question est de premier ordre pour les révolutionnaires en vue de rendre à nouveau « désirables » les objectifs du communisme.

Le développement théorique comme partie de la reconstruction du marxisme révolutionnaire

Comme le disait Lénine, l’une des caractéristiques qui a rendu possible le bolchévisme fut sa « base théorique de granit ». Ceci n’est pas moins nécessaire aujourd’hui, après des décennies de réaction idéologique néolibérale, marquée par le postmodernisme dans ses différentes variantes, et de discontinuité révolutionnaire.

Outre les 29 numéros de la revue Estrategia Internacional, et des revues théoriques nationales, depuis les dernières années, des organisations qui composent la FT, un certain nombre de ses membres ont publié des livres en propre sur des thèmes variés : Insurgencia obrera en la Argentina 1969-1976 de Ruth Werner et Facundo Aguirre ; Marx en el país de los soviets de Emmanuel Barot ; El Marxismo de Gramsci de Juan Dal Maso ; Comunidad, indigenismo y marxismo de Javo Ferreira ; A crise capitalista e sua formas de Iuri Tonelo ; Pan y Rosas. Pertenencia de género y antagonismo de clase en el capitalismo de Andrea D’Atri ; A Precarização tem Rosto de Mulher de Diana Assunção ; La economía argentina en su laberinto de Esteban Mercatante ; Estado, Poder y Comunismo y La izquierda frente a la argentina kirchnerista de Christian Castillo ; Questão Negra, Marxismo e Classe operária no Brasil de Daniel Afonso et Daniel Matos ; Cien años de historia obrera en la Argentina 1870-1969 de A. Rojo, J. Luzuriaga, W. Moretti et D. Lotito ; Estrategia socialista y arte militar de Emilio Albamonte et Matías Maiello ; México en llamas 1910-1917 de P. Langer Oprinari, J. Vergara Ortega et S. Méndez Moissen ; entre autres.

Sans l’actualisation créative de la théorie marxiste il sera impossible de reconstruire le marxisme révolutionnaire. De ce point de vue, la XIe Conférence, consciente de l’importance de cette bataille, a discuté de comment redoubler d’efforts dans l’élaboration et la diffusion des idées du marxisme, et de la nécessité d’élargir son influence sur des secteurs d’intellectuels qui opèrent un tournant vers la gauche, dans le feu des nouvelles convulsions économiques, géopolitiques et de la lutte des classes engendrées par le capitalisme actuel.

Théorie et pratique : une semaine de débats intenses autour du livre Estrategica Socialista y Arte Militar

La première de ces deux semaines d’intenses débats a été consacrée au séminaire sur l’ouvrage Estrategica Socialista y Arte Militar, coordonné par ses auteurs, Emilio Albamonte et Matias Maiello. Le point de départ a consisté à comprendre la distinction, sur le plan politique, comme l’expliquait Trotsky, de la tactique, par analogie avec la science de la guerre, comme l’art de conduire les opérations isolées, et la stratégie, comme l’art de vaincre, c’est-à-dire de prendre les commandes.

A partir de cette perspective, le séminaire a abordé de multiples questions, entre autres la relation entre programme et stratégie révolutionnaire. A la différence de ce que défendent les « néo-keynésiens », y compris ceux « de gauche » dans leurs différentes variantes, ou les « anti-libéraux » (avec leur idée d’une accumulation de réformes déconnectées des grandes catastrophes imposées au plan historique par le capitalisme), le programme et la stratégie du marxisme révolutionnaire cherchent à donner une réponse aux tendances profondes du capitalisme de l’époque impérialiste, aux crises catastrophiques et aux guerres à grande échelle, qui imposent aux masses des « souffrances supérieures aux souffrances habituelles » qui constituent le terreau des révolutions. Ceci est une question fondamentale pour la lutte politique et programmatique.

Un second débat qui a traversé le séminaire a porté sur l’articulation dynamique entre classe, parti et direction, sur la base d’une comparaison, établissant autant les points de contact que les importantes différences entre eux, avec le schème théorique de Clausewitz sur l’« étrange trinité » (haine du peuple, art du calcul des généraux, politique des gouvernements – trois éléments présents selon lui dans toute guerre). Sous le titre « Classe, parti et direction », Trotsky écrivit à la fin de sa vie un de ses textes fondamentaux expliquant la relation complexe existant entre les facteurs objectifs et subjectifs des situations politiques et de leurs évolutions.
Aux antipodes des visions fatalistes selon lesquelles l’auto-dissolution du capitalisme « fournira » automatiquement des victoires, Trotsky développe le rôle clé de la direction et du parti, et le travail de la stratégie comme élément clé pour conquérir des triomphes révolutionnaires. Un travail stratégique au sein duquel la construction du parti révolutionnaire ne surgit pas, comme ont tendance à le croire beaucoup de courants d’extrême-gauche, de « l’engraissement » des appareils mêmes, mais est un produit issu des combats des révolutionnaires pour le développement des tendances les plus avancées qu’offre la réalité de la lutte des classes dans chaque situation concrète.

Le séminaire a également développé la discussion sur la tactique du front unique ouvrier. Conçue comme telle par la IIIe Internationale (dont les thèses sur le sujet ont fait partie des matériaux du débat) pour garantir l’unité de la classe ouvrière dans sa lutte contre le capital, par-delà les divisions syndicales et organisationnelles imposées par tout un éventail de bureaucraties (syndicales et politiques), et à la fois pour gagner, moyennant l’expérience des masses avec ces directions traditionnelles, la grande majorité du prolétariat à la révolution. Aujourd’hui, avec un prolétariat hautement fragmenté, cette tactique est d’une actualité majeure. Cependant, sa signification fait l’objet de grandes confusions, étant par exemple interprétée comme « unité de la gauche » ou de l’extrême-gauche, ou encore utilisée pour justifier, en déconnexion de la lutte de classes, des accords diplomatiques avec certaines ailes de la bureaucratie, y compris des accords politiques avec des courants bourgeois ou petit-bourgeois.

Une partie conséquente du séminaire a donc été consacrée à démêler ses différents niveaux de signification : pour quelle raison est-ce une tactique et non une stratégie ? ; quelle est sa relation avec le combat défensif ? Avec le combat offensif ? ; que signifient les « fronts uniques » partiels (dans tels syndicats, structures, déterminés, etc.), où les révolutionnaires disposent des forces suffisantes pour l’imposer ? ; quelle relation le front unique entretient-il avec d’autres tactiques développées par Trotsky dans les années 30, comme l’« entrisme » ou la perspective d’un « parti des travailleurs » qu’il a soutenue pour les Etats-Unis, etc. ? Entre autres questions.

Simultanément, d’autres débats se sont développés, en particulier celui sur la nécessité de maintenir le centre de gravité du parti dans la lutte extraparlementaire ; mais aussi la relation entre le développement du mouvement de masses et les situations révolutionnaires, et l’élargissement corrélatif des possibilités de la résolution des problèmes militaires de l’insurrection ; ou encore l’analyse critique de la « stratégie d’usure » et les caractéristiques de l’action des bureaucraties visant à anesthésier les mouvements de la lutte des classes.

Toutes ces discussions ont été traversées par la réalité vivante de la lutte des classes de la période actuelle, dans laquelle les organisations de la FT-QI interviennent dans leurs pays respectifs. De cette façon, le séminaire a rendu possible autant une enquête théorique collective que le développement de la réflexion sur la tactique en tant que telle.

Pour une introduction au débat historique, qui a en particulier confronté K. Kautsky et R. Luxembourg au sein de la social-démocratie au tout début du XXe siècle, entre « stratégie d’usure » et « stratégie d’anéantissement », qui fait l’objet, entre autres, du premier chapitre du livre, voir cet article de M. Maiello publié dans le n° 42 de Ideas de izquierda, avril-mai 2018.

NOTE

[*] : Partido de los Trabajadores Socialistas (PTS) ; Movimento Revolucionário de Trabalhadores (MRT) ; Partido de Trabajadores Revolucionario (PTR) ; Movimiento de Trabajadores Socialistas (MTS) ; Liga Obrera Revolucionaria (LOR-CI) ; Corriente Revolucionaria de Trabajadoras y Trabajadores (CRT) ; Revolutionären Internationalistischen Organisation (RIO) ; Ligua de los Trabajadores Socialistas (LTS) ; Frazione Internazionalista Rivoluzionaria (FIR) ; Organización Socialista (OS).

Accéder à l’ensemble des documents issus de la XIème Conférence de la FT-QI

Document de la XIe Conférence sur la situation internationale