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Monde

Privatisation du rail

Les dessous désastreux du "modèle ferroviaire" italien : morts et accidents à répétition

Les médias et le gouvernement nous expliquent depuis des années que la privatisation de la SNCF devrait s'inspirer du merveilleux modèle italien, une privatisation réussie contrairement à celle de la Grande-Bretagne. Pourtant, lorsque l'on regarde au delà de l'emballage médiatique, les dessous sont bien plus sombres, que ce soit pour les cheminots ou pour les usagers.

Crédits photo : STRINGER / REUTERS

Au moins 8 accidents ferroviaires depuis le début de la privatisation du rail transalpin en 2001, soit 38% des accidents italiens depuis 1944... Un pourcentage qui en dit long sur l’effet de la mise en concurrence du rail. Retour sur un modèle qui détruit des emplois et des vies.

En 1997, l’ensemble des syndicats des Ferrovie dello Stato Italiane (la SNCF italienne) ont appelé à des grèves suivies à 82% par les cheminots, contre une directive gouvernementale qui visait à démembrer l’entreprise publique. Le but de cette directive était de diviser en deux les FS comme cela a été le cas en France la même année, suivant la directive européenne 91/440. Vingt ans après, les FS ont effectivement été démembrées et à l’heure actuelle, les FS sont une holding à la tête de plus de 50 filiales, principalement dans le domaine ferroviaire, en Italie, mais aussi à l’étranger. Chacune de ces entités a son propre budget et sa propre politique d’entreprise. Le gouvernement Macron veut franchir le cap cette année en France en s’appuyant notamment sur ce modèle italien.

Une réforme qui ne s’est pas faite sans casse

La réforme du rail en Italie a eu des répercussions importantes sur le statut des salariés, notamment en raison du fait que les sociétés privées engagent des cheminots sur des régimes normaux. Le personnel embauché est désormais sous contrat de droit privé et non plus fonctionnaire. Il s’agit bien de payer moins les salariés et de les faire travailler plus. Pour cela, les patrons des entreprises privées imposent des règles sociales largement plus mauvaises que ce qui avait été obtenu par les travailleurs du public, au fil d’années de luttes. La SNCF, qui a de nombreuses parts dans plusieurs entreprises privées italiennes, voit bien ce que lui apporterait d’en finir avec le statut de cheminot en France. La SNCF est notamment actionnaire de NTV. Cette société privée, créée par des patrons italiens, impose des conditions de travail et de rémunération inférieures de 40% au coût des cheminots de TRENITALIA, filiale à 100 % du groupe d’État FS. Cette dernière s’empresse de tenter d’imposer les mêmes conditions aux cheminots de l’entreprise publique.

La Rete ferroviaria italiana, ou RFI, est une société de droit privé, créée après l’application de la directive européenne 91/440 relative à la séparation des entreprises de gestion du réseau ferré et des entreprises de transport des personnes. Cette société est un exemple supplémentaire de ce qu’est la privatisation du rail. Au cours des dernières années, RFI a vu ses investissements diminuer grandement ce qui s’est traduit par la perte de plus de cent mille emplois, entraînant de graves répercussions sur l’efficacité et la sécurité du réseau ferroviaire. Les équipements sont datés, voire périmés, et devant le manque d’effectifs, l’entreprise oblige les salariés a effectuer des services extraordinaires, notamment de nuit, ce qui a pour conséquence une détérioration des conditions générales et de la sécurité au travail.

L’aggravation de la situation de la RFI va de pair avec sa privatisation rampante des activités de maintenance, sous contrat avec des entreprises privées. La violation des règles de base sur le temps de travail et de repos est systématique. Le tout permet de détourner d’importants investissements publics pour permettre aux actionnaires privés d’engranger encore plus de bénéfices.

Des acquis sociaux explosés

Pendant ce temps, les effets négatifs dus à la réorganisation du secteur sur la santé et la sécurité et sur les conditions générales de travail ne cessent de croître. Il y a de nombreuses demandes de services nocturnes en violation de la protection des périodes de repos journalier et hebdomadaire. De fait, les services extraordinaires ont été imposés et sont maintenant systématiques. La pénurie de personnels et de professionnels nécessaires pour assurer la sécurité est criante. Il y a même des pénuries chroniques de vêtements, d’équipements de protection individuels et d’équipements de travail. Il est impossible d’effectuer son travail dans de bonnes conditions.

Les différentes sociétés privées abusent de missions intérimaires pour la gestion de nombreuses Unités Opérationnelles. De fait, le personnel, surtout dans la maintenance des infrastructures, est soumis à une charge de travail croissante et à une augmentation des risques liés au travail. Les cheminots travaillent 10h par jour, 6 jours sur 7 avec un jour de repos hebdomadaire variable qui rend impossible l’organisation du temps libre et familiale.

Les retraites ont évidemment pris un coup à cause de la privatisation. L’âge de la retraite est passé à 67 ans en dépit du fait que ceux qui travaillent sur des postes cycliques sont sujets au vieillissement prématuré avec une espérance de vie moyenne de 64 ans.

Bien entendu, la remise en cause du statut social des cheminots est dangereuse pour la sécurité. Les conditions de travail dégradées ont une conséquence évidente sur la sûreté du rail.

Des accidents mortels à répétition

En 2016, deux trains se sont percutés sur une ligne entre Corato et Andria, dans les Pouilles. Bilan, 23 morts et plusieurs centaines de blessés. Les médias ont pointé du doigt le personnel. Le Parisien cite les déclarations faites de Vito Piccarreta, chef de gare d’Andria : « C’est moi qui ai fait partir ce train, c’est moi qui ai levé le disque vert, il y avait de la confusion, les trains étaient en retard ».

La pression que subissent les travailleurs du rail les poussent à faire des erreurs mortelles. Par soucis de productivité, ils sont obligés d’agir dans l’urgence mais urgence et sécurité font rarement bon ménage. La ligne en question n’a pas été modernisée. Cela reviendrait trop cher aux actionnaires. D’ailleurs, selon Le Parisien « le parquet de Trani, en charge de l’enquête, assure que sa recherche de la vérité ne s’arrêtera pas au seul personnel des gares mais examinera aussi les causes des retards accumulés dans la modernisation de ce tronçon, alors que les financements, de l’Union européenne notamment, étaient disponibles ».

Le 25 janvier dernier, entre les stations de Segrate et Treviglio, dans la banlieue de Milan, un train a déraillé. 3 morts et une centaine de blessés dont 5 graves. Alors que la compagnie Trenord, détenue à parts égales par le groupe public Trenitalia et Ferrovie Nord Milano (FNM), parle de problème ou d’une panne, le préfet, lui, parle de « défaillance structurelle ».

Le syndicat USB explique que si « les causes de l’accident ne sont pas encore connues, ce que nous savons bien, et que USB rapporte depuis des années, est que les conditions du réseau ferroviaire Lombard et national sont très mauvaises, parce que nous n’investissons pas dans la maintenance, que le service pour les conducteurs s’aggrave au fil des années. En investissant massivement dans les trains à grande vitesse, les conditions de travail du personnel des chemins de fer se sont détériorées de façon inacceptable. Ceux qui utilisent ce train pour aller travailler tous les jours voyagent dans des conditions terribles, entassés comme dans un wagon de marchandises .L’incident de ce matin est la conséquence directe d’une politique de services orientée vers les intérêts du marché et du capital et non des travailleurs et des citoyens, comme ce fut le cas dans les Pouilles il y a un an et demi. Ils sont les deux fils d’une politique d’état qui démantèle des services aux citoyens. »

Dans la foulée de l’accident, le syndicat a appelé les cheminots à faire grève. La commission de garantie sur les grèves, que les syndicalistes appellent la commission anti-grève, réclamait l’arrêt de l’agitation, expliquant que les conclusions de l’accident avancées par le syndicat étaient sans fondement. Le syndicat a répondu en maintenant son appel. Ils ont été rejoint par d’autres syndicats de base des chemins de fer.

La dégradation des conditions de travail touche autant les usagers que les cheminots

Ainsi, depuis plusieurs années, on constate une augmentation croissante des accidents mortels de cheminots. Le syndicat USB explique que les chefs demandent aux cheminots, notamment ceux qui travaillent sur la voirie, de se dépêcher sinon « nous perdons le contrat » et le travail sera « donné à d’autres ». Voilà la réalité de la privatisation et de la mise en concurrence.

Les conditions de travail dans l’entretien des infrastructures connaissent une détérioration rapide, les salariés ont de moins en moins de protection et de plus en plus de pression, même disciplinaire. En effet, dans une entreprise privée, un salarié qui signale des problèmes de sécurité sur un train est sanctionné et même licencié. L’augmentation des accidents de travail, parfois mortels, va de paire avec l’augmentation du recours à du personnel contractuel et avec l’augmentation d’activités sous-traitées. Dans la nuit du 4 mai 2017, deux cheminots sont morts lors d’une opération de maintenance des voies. C’est arrivé 15 jours après un autre accident mortel.

La privatisation du rail en Italie est catastrophique pour les cheminots et les usagers. Les accidents sont dû à la course à la productivité. Pour ce faire, les sociétés privées détruisent les conditions de travail en imposant des temps de travail inhumains, réduisant le temps de repos. Les énormes ressources publiques allouées au contrôle et à l’entretien des chemins de fer italiens sont détournées pour les actionnaires. La banalisation des compétences professionnelles nécessaires à la complexité du monde ferroviaire impacte directement la sécurité au travail . Alors que pour accélérer la privatisation, les patrons et les politiques italiens dénonçaient l’entretien des réseaux et efficacité, la situation s’est nettement dégradée depuis.

La SNCF explique qu’en France, le statut social des cheminots est un handicap dans le cadre de la concurrence. La concurrence est souvent mise en avant pour justifier les privatisations, dont on nous dit qu’elles profiteront aux usagers. L’expérience montre qu’il n’en est rien. Dans les chemins de fer, le statut des cheminots correspond à une nécessité en matière de sécurité du transport.

Le choix politique de la privatisation aggrave considérablement la situation tant pour les usagers que pour les travailleurs. Des Travailleurs sous-payés, souvent non rémunérés, qui doivent faire face à toujours plus de travail. Les contrats passés avec les régions sont exorbitants, les patrons et actionnaires s’enrichissent avec les subventions publiques aux dépens des usagers et des travailleurs. Et ce, alors même qu’en juin 2011, les italiens ont massivement voté, lors d’un référendum populaire, contre la privatisation des services publics. L’une des quatre questions était sur la modalité de concession et de gestion des services publics locaux d’importance économique. A 95%, les italiens ont voté pour l’abrogation des règles actuellement en vigueur permettant de confier la gestion des services publics locaux à des opérateurs économiques privés.

La série d’accidents graves et mortels dans les chemins de fer est de plus en plus longue, une longue traînée de sang s’est répandue sur les voies ferrées, dans les trains, dans les ateliers et ce, à cause des attaques du patronat sur des ouvriers qui ont subi pendant des années la perte de la protection et des droits du travail. Alors que ce soit en Grande-Bretagne ou en Italie, la privatisation n’a rien apporté si ce n’est de l’argent aux actionnaires et des morts supplémentaires sur les rails... la France ne fera pas exception.




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