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Notre classe

Les soignants s’insurgent

Maisons de retraite : « Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité »

Dans le public comme le privé, les témoignages d’infirmier.e.s et d’aides-soignant.e.s en maison de retraite continuent de se multiplier, dénonçant la maltraitance des patients et leurs conditions de travail désastreuses. Sur les réseaux sociaux, dans les médias, on voit fleurir les messages de rage et d’indignation. Mis en cause, entre autres : le manque de personnel et de moyens qui empêche les soignants de traiter dignement les personnes âgées et mènent au burn-out ceux qui n’éprouvent plus que honte à exercer leur métier.

crédits photo : Julio PELAEZ

« À quatre pour la toilettes de 50 personnes »

Christine Renato, infirmière, témoignait le 2 janvier sur France 3 de son travail en EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes), c’est à dire en maison de retraite. Un travail à la chaîne, « comme à l’usine », dans lequel le traitement des patients va jusqu’à l’ignominie. « Vous vous retrouvez à quatre pour faire la toilette de 50 personnes. On vous dit : Vous êtes en situation, débrouillez-vous. Pour les repas ? Ça va être le souci, parce qu’il va falloir choisir celui qui va manger chaud, celui qui va manger froid, parce qu’on ne pourra pas s’occuper de tout le monde en même temps ». Les résidents ont de la chance s’ils ont une douche par semaine, les consignes de la direction sont claires : faire des toilettes « VMC ». Il lui a fallu un peu de temps pour comprendre ce que cela signifiait. « C’est une toilettevisage-mains-cul,une toilette express, ça c’est sûr ». Pas le temps pour le personnel de faire plus quand on doit s’occuper de dizaines de patients.

« Je n’en ai plus la force »

Clara, infirmière elle aussi, témoignait sur le site infirmiers.com le 18 décembre de sa démission : « Durée de vie d’une infirmière dans son métier ? Six ans... Pour ma part, infirmière depuis huit ans dont quasiment cinq ans à l’Assistance publique et deux à l’étranger, je ne me suis sentie que très peu, voire pas du tout écoutée par ma hiérarchie. (...) Nous faisons un métier humain, mais l’humain n’est pas mis au centre de notre métier, la rentabilité elle, oui. Alors trop souvent, nous n’avons plus le temps d’écouter les patients, de leur tenir la main, de faire une toilette de personne âgée correctement. Le sac plastique et une double couche sous le patient pour éviter de changer tout le lit oui, je l’ai vu. La biscotte, le beurre, la confiture le tout dans le café et on mélange,ouvrez la bouche madame, oui je l’ai vu. Mais comment condamner quand vous avez 45 patients à charge en gériatrie et que vos collègues aide-soignants ne sont que deux pour plus de 20 toilettes au lit ? On ne nous donne plus les moyens de travailler correctement. (...) Aujourd’hui, je n’en ai juste plus la force ».

Ces derniers mois les scandales sur la maltraitance en maison de retraite se sont succédés. Le groupe privé Korian avait suscité un vague d’indignation après la diffusion de l’émission « Pièces à conviction » qui révélait le rationnement alimentaire imposé aux personnes âgées. Le géant du secteur, aux bénéfices de 3 milliards d’euros par an, dépense en tout et pour tout cinq euros par jour et par personne pour manger… Ce même groupe Korian avait licencié à Marseille deux aide-soignantes ayant dénoncé ces mauvais traitements.

200 millions de coupes budgétaires annoncées pour les EHPAD

Alors que les maisons de retraites sont en sous-effectifs partout, comme dans les autres secteurs de la santé, les coupes sont drastiques dans les EHPAD. Cet été 200 millions euros en moins dans les dotations publiques aux EHPAD ont été annoncés par le gouvernement. La situation est alertante quand on sait les conséquences dramatiques que ces coupes ont sur le terrain.

Le 27 décembre c’était une infirmière de l’EHPAD de l’hôpital de Cheylard qui interpellait sur Facebook la ministre de la santé Agnès Buzyn. Elle a depuis démissionné. Son message partagé près de 10 000 fois raconte les mêmes violences et souffrances, chez les personnes âgées comme les soignants : « Je suis dans une usine d’abattage qui broie l’humanité des vies qu’elle abrite, en pyjama ou en blouse blanche. Arrivez-vous à dormir ? Moi non. Et si c’était vous ? Vos parents ? Vos proches ? »

Des conditions de travail alarmantes

Le personnel exténué est à bout de souffle. En Septembre 2017, une mission parlementaire rendait un rapport particulièrement inquiétant quant aux conditions de travail en EHPAD, décrites par la présidence de la commission, Brigitte Bourguignon comme « particulièrement préoccupantes tant d’un point de vue physique que psychologique ». Le taux d’absentéisme et d’accidents du travail y est deux fois supérieur à la moyenne nationale, et supérieur à des secteurs à risque comme le BTP.

Tous en grève !

Les grèves se multiplient. Dans le Jura, le personnel soignant de la maison de retraite des Opalines (Fourcherans) a mené une grève victorieuse de plus de 100 jours pour protester contre leurs conditions de travail terribles, les cadences infernales, les burn-out et les maltraitance. Le 30 janvier 2018 une grève nationale dans les EHPAD publics et privés a été appelée par une intersyndicale réunissant cinq organisations syndicales (CGT, FO, CFDT, UNSA, CFTC). Leurs revendications sont

  •  un emploi par résident, tel que le prévoit le Plan Solidarité Grand Age ;
  •  l’abrogation des dispositions législatives relatives à la réforme de la tarification des EHPAD,
  •  l’arrêt des baisses de dotations induites par la convergence tarifaire,
  •  le maintien de tous les effectifs des EHPAD et la sécurisation des contrats aidés
  •  l’amélioration des rémunérations, des perspectives professionnelles et de carrières

    Des manifestations sont également appelées en soutien à la grève.




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