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Jeunesse

Où va le mouvement contre la sélection ? Pistes de réflexions pour gagner face à la loi ORE

Dans toutes les universités, le mouvement contre le plan étudiants et la sélection en licence prend de l’ampleur. Malgré cette montée en puissance en termes quantitatifs, le mouvement peine à réellement prendre une direction, dans un contexte où l’UNEF n’est plus en capacité de diriger un tel mouvement de masse.

L’inexorable développement du mouvement d’occupation

Il y a quelques jours encore, le gouvernement et les présidents d’universités dénonçaient les « prises d’otages » de « minorités agissantes » qui occuperaient leurs universités contre le bon vouloir de leurs camarades de classe. Si cet argument pouvait encore faire mouche chez les étudiants quand seulement 5 ou 6 universités étaient bloquées, l’extension rapide du mouvement ces derniers jours sape totalement la communication gouvernementale : à Paris, ces deux derniers jours, les assemblées générales ont rassemblé plus de monde que jamais, avec de nouvelles facs mobilisées. 300 personnes à Paris 1-Saint Charles (le centre d’Arts Plastiques), 1100 à Tolbiac, 2000 à Paris 3-Censier, 700 à Paris 4-Clignancourt, 300 à Paris 6, 700 à Paris-Nanterre après l’évacuation par la police de militants hier, et 200 à Paris 7-Diderot : partout le mouvement s’étend, à Paris comme en région. Nice, Lyon 1 et Lyon 2, Toulouse Le Mirail, Pau, Nancy, Metz, Rouen, Rennes, Nantes, Poitiers, Besançon, Bordeaux, Montpellier-3… partout les étudiants se rebiffent contre Macron et sa politique universitaires.

Deux ans après la loi travail, qui avait déjà vu un mouvement national se structurer contre Hollande, force est de constater que le mouvement étudiant a repris de ses couleurs : les Assemblées Générales drainent beaucoup plus d’étudiants qu’il y a deux ans, y compris dans des facs qui, traditionnellement, se mobilisent peu, comme Nancy, Limoges ou encore Pau. Le rejet de la sélection à l’université et de la loi qui va avec est en réalité un phénomène de masse chez les étudiants. De plus, alors que le mouvement contre la loi travail s’était structuré autour des manifestations appelées par les intersyndicales et la Coordination Nationale Etudiante ainsi que des occupations de places lancées par Nuit Debout, ce mouvement voit émerger une modalité d’action qui avait été quelque peu oubliée par le mouvement étudiant l’occupation. Face à des lois qui vont détruire l’université, l’occupation exprime la volonté des étudiants et professeurs de reprendre les facs pour eux-même et d’y construire une autre université, au service des luttes sociales plutôt qu’au service du CAC40 et de ses besoins de main d’oeuvre.

Un mouvement désordonné qui manque de perspectives

Malgré le développement certain du mouvement contre Macron, on remarque que celui-ci a tendance à s’éparpiller dans une multitude de dates de mobilisation et peine à se doter d’un plan de bataille pour battre le plan étudiants et Macron. Force est de constater que l’effondrement du PS post-Hollande a entraîné dans sa chute la capacité du Bureau National de l’UNEF à imposer ses rythmes ou même s’imposer comme le représentant légitime des étudiants auprès du pouvoir et des médias. Si, dans de nombreuses universités, la majorité nationale du syndicat étudiant est bien présente, elle peine à proposer une politique pour l’ensemble du mouvement. Dans ce contexte, l’affrontement avec les militants de la France Insoumise fait rage : après les « purges » contre les militants France Insoumise au sein de la direction cet été, la bataille fait rage entre les deux camps pour imposer leur politique à la majorité des étudiants mobilisés. A l’inverse de l’UNEF, qui dispose encore de relais locaux un peu partout en France, les Jeunes Insoumis peinent à structurer un mouvement politique dans la jeunesse et de mobiliser autour d’eux, mais commencent à gagner une certaine légitimité auprès des étudiants, notamment médiatique, sans toutefois être un réel moteur de la mobilisation et des occupations.

Dans ce contexte de recomposition de l’échiquier politique du mouvement étudiant, la lutte contre la sélection est désordonnée et sans direction, incapable de se doter de grands rendez-vous où tous les étudiants défilent le même jour partout en France. C’est d’ailleurs ce sur quoi repose le calme relatif du gouvernement, qui surveille les universités comme le lait sur le feu, et qui mise sur la dispersion des initiatives pour laisser le mouvement s’épuiser par lui-même, tout en réprimant toute initiative allant contre cette dispersion. Dans ce sens, la tentative de la construction d’une Coordination Nationale Etudiante (CNE), vouée à rassembler des représentants élus de toutes les facs mobilisées de France, et à donner des perspectives, est fondamentale. Ce week-end avait lieu la troisième coordination à Nanterre, qui a rassemblé des représentants de 35 centres universitaires en lutte, et qui s’est tenu malgré les pressions de la présidence de l’université, qui a finalement laissé faire… avant d’envoyer, en représailles, les flics déloger une Assemblée Générale ce lundi. Il faut y voir le signe qu’une coordination élue par tous les étudiants mobilisés pourrait tout simplement changer la donner au niveau national.

Comment la France Insoumise compte récupérer le mouvement contre la sélection

La France Insoumise, après sa réussite électorale pendant les présidentielles, compte bien profiter du mouvement contre la sélection pour se présenter comme le premier parti d’opposition au gouvernement. Une prétention qui est tout sauf utopique vu la faiblesse actuelle de l’UNEF, miné par l’effondrement du PS. Cependant, faute d’une réelle implantation dans le mouvement étudiant, c’est par le haut que la FI tente de mener une politique qui n’est pas à même de développer un réel rapport avec le gouvernement et qui a pour seul but la récupération politique de la colère étudiante. Pour les dirigeants des Jeunes Insoumis, le plan se décline en deux temporalités : tout d’abord, la date du 14 avril, date de manifestation de Jean-Luc Mélenchon à Marseille, un samedi, sans appel à la grève national et sans appel de l’intersyndicale ; la seconde, c’est la date du 5 mai, lancée cette semaine par François Ruffin dans un grand meeting à la bourse du travail de Paris, qui, à l’instar de la « Marche contre le coup d’État social » du 23 septembre, vise à organiser une manifestation un samedi, « pour permettre à celles et ceux qui ne peuvent pas faire grève de venir en manifestation ».

Loin de chercher à regrouper les colères pour taper sur le même clou et opérer une jonction des secteurs en luttes, la France Insoumise cherche à les diviser, et met ses initiatives en concurrences avec les appels syndicaux à manifester. Ainsi, le 14, la marche « Stop Macron », appelée à Marseille, est devenu, à l’initiative des militants jeunes de la FI mandatés à la CNE, un appel à des « manifestations de masse » partout en France. Plutôt que de préparer la date du 19 avril, appelée par toute la CGT, date de grève des cheminots et de la CGT Commerce, la France Insoumise préfère appeler à des dates qui n’existent pas dans la réalité, quitte à démoraliser les militants étudiants. Même manœuvre pour le 5 mai : le 3 mai est appelée à une journée de grève interprofessionnel, date à laquelle, selon le calendrier des grève perlées, les cheminots devraient être en grève. Mais François Ruffin (FI) préfère lancer un appel à « faire sa fête à Macron » un samedi, deux jours après une journée de grève. La CGT a par ailleurs déjà annoncé qu’elle ne participerait pas à cette marche.

Au delà des questions de calendriers, qui sont essentielles pour poser un plan de bataille contre la sélection et son monde, les Jeunes Insoumis font aussi tout pour empêcher que les étudiants décident eux-même de leurs moyens de mobilisation et de leur calendrier. Ce dimanche à Nanterre, lors de la CNE, plutôt que de proposer de pérenniser un cadre de coordination primordial pour structurer la mobilisation, les dirigeants insoumis ont proposé de repousser la prochaine rencontre à dans deux semaines (soit le 21-22 avril), en plein milieu des vacances, plutôt que de se revoir la semaine suivante. Une manœuvre coordonnée avec la direction de l’UNEF, qui espère toujours pouvoir être le représentant légitime de la jeunesse, malgré ses reculs incessants. Toujours coordonnés, les insoumis et la direction de l’UNEF ont refusé que des portes-paroles élus et mandatés par la coordination puissent exister ; un moyen de faire en sorte que Lilâ Le Bas (président de l’UNEF), Pauline Raufaste (vice-présidente de l’UNEF), Jean-Luc Mélenchon, François Ruffin ou encore Eric Coquerel restent les visages de la lutte contre la loi ORE et son monde.

Quel plan de bataille pour gagner contre la sélection ?

Face à ces difficultés, la première priorité est de trouver les moyens de coordonner toutes les facs et de se doter d’un plan d’action pour battre Emmanuel Macron. La CNE de Nanterre était une première tentative pour cela, qui a partiellement réussi : il faut renforcer l’auto-organisation par les assemblées générales et les coordinations. A ce titre, la politique d’un certain nombre de facultés, où les tendances autonomes dirigent la mobilisation, de bouder les cadres de discussions avec les autres tendances politiques, est délétère : elle laisse le champ libre à la direction de l’UNEF et les Jeunes Insoumis pour donner leurs perspectives, sans prendre en compte ce qui se passe à Bordeaux, Rennes 2, Nantes ou encore Paris 8, qui sont des universités très mobilisées, et plus généralement sans prendre en compte l’avis de la grande majorité des étudiants mobilisés. Elles contribuent à l’isolement et le renfermement sur soi des facultés mobilisées, empêchant de fait une massification du mouvement contre la sélection.

Au delà de la construction d’une réelle direction du mouvement, auto-organisée, la nécessité de trouver un plan de bataille commun est vitale pour la suite du mouvement. A ce titre, il faut de grands rendez-vous nationaux lors desquels, le même jour, avec tous les autres secteurs en lutte contre Macron, les étudiants se réunissent en manifestation. Par ailleurs, il faut que nationalement, les derniers verrous dont dispose le gouvernement pour contenir la colère étudiante sautent. Premièrement, il faut généraliser le mouvement d’occupation des facs pour que celui perdure pendant les vacances, et faire de chaque centre universitaire un lieu au service de la lutte contre Macron, où les étudiants et les ouvriers, qu’ils soient cheminots, éboueurs, hospitaliers ou pilotes d’avions réfléchissent concrètement et collectivement aux moyens d’étendre la grève à tous les secteurs et que partout des grèves reconductibles soient lancées. Le second et principal verrou dont dispose le gouvernement, ce sont les partiels : le discours et le plan de Frédérique Vidal est assez simple : maintenir coute que coute les partiels pour faire pression sur les étudiants en leur proposant de prioriser leur année et leur semestre, ou de se mobiliser contre la mise en place d’universités concurrentielles au service du CAC40. C’est pour cela qu’il faut que partout les comités de mobilisations réfléchissent, avec leurs professeurs et les personnels de l’université, aux moyens concret d’obtenir des aménagements voir des annulations de partiels, et qu’aucun étudiant mobilisé ne redouble son année 2017/2018.

Le mouvement étudiant a perdu contre la LRU ; il a perdu contre les retraites et la loi travail. Mais jamais la sélection n’a réussi à être imposée à l’université. Que ce soit en avril 1968 à l’initiative d’Alain Peyrefitte ou à l’automne 1986 avec la loi Devaquet, le mouvement étudiant a toujours réussi à défendre l’acquis selon lequel que tout bachelier pouvait entrer à l’université. Aujourd’hui, cette conquête est remise en cause et une mobilisation d’ampleur nationale est en train de voir le jour. Pour la faire gagner, il ne manque plus que la volonté d’agir ensemble selon un même plan de bataille. C’est ce que Macron craint, à nous de le mettre en œuvre.




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