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Intérêts divergents

Plombé par une guerre dans ses hautes sphères, Uber s’enfonce dans la crise

Depuis la démission de Travis Kalanick, co-fondateur d’Uber, la start-up plonge dans le chaos. Une guerre fratricide au plus haut sommet de l’entreprise qui connaît un nouveau tournant, avec l’ouverture d’une procédure contre Kalanick par le fonds d’investissement Benchmark-capital.

Crédits photos : AFP/Anthony WALLACE

À l’origine de la crise, une lettre. Celle de Susan J. Fowler, ex-employée d’Uber, fustigeant la ligne prônée par la direction, génératrice de discriminations sexistes, différentiation entre les salaires entre les employés hommes et femmes, et une non-prise en compte de nombreuses plaintes par rapport au harcèlement sexuel qu’elle subissait. Une lettre qui a provoqué un grand tollé qui s’est matérialisé dans un scandale médiatique et institutionnel… et qui ouvert la porte à une attaque en règle au sein de la direction de l’entreprise, guidée avant tout par les intérêts personnels de ses membres.

C’est ainsi qu’Eric Holder (ex-procureur général dans l’administration Obama), a demandé l’ouverture d’une investigation interne mettant en cause les « valeurs de l’entreprise », et visant officiellement à des changements sur le terrain des relations humaines entre les employés.

En plus du sexisme au sein de l’entreprise, le fonds d’investissement-risque Benchmark-capital, qui détient 13 % du capital, reproche la non divulgation au reste des investisseurs de plusieurs informations, comme la mise en place d’un logiciel qui est chargé d’espionner la police pour éviter la verbalisation des conducteurs, les doutes sur le rachat de la start-up Otto et des affaires de viol en Inde. Le risque pour Kalanick, qui a certes démissionné de son poste de directeur mais qui conserve un droit de vote, est de perdre toute influence au sein de l’entreprise si ces accusations s’avèrent fondées. En effet, le cofondateur d’Uber est toujours une personnalité majeure au sein l’entreprise, notamment via le poids de ses collaborateurs au sein du Conseil d’Administration, qui ont aussi un droit de vote.

Conflits d’intérêt au sein d’Uber

Ce qui se cache derrière ce conflit, loin de toute considération « morale », est en réalité une guerre provoquée par des conflits d’intérêt divergents et des contradictions grandissantes au sein de la direction. On trouve d’un côté les investisseurs et de l’autre l’ancien directeur et ses subordonnés La stratégie de ces derniers est de jouer la montre, et ainsi d’attendre que la tempête passe pour pouvoir regagner une position plus favorable à l’avenir.

Un élément clé est le fait qu’Uber n’est pas coté en bourse ce qui donne un grand pouvoir de décision aux groupes d’actionnaires au sein de la start-up.

Le rapprochement qu’ils ont opéré avec le gouvernement Trump a joué contre Kalanick et sa clique. En effet il a accepté le poste de conseiller technologique au sein du gouvernement Trump. Une décision qui a déclenché la colère de ses collègues de la Silicon Valley. Cette collaboration a été forgée lors d’une réunion à laquelle ont assisté des membres de la direction de Facebook, Microsoft et Apple qui ont refusé de se joindre au président républicain. L’argument de Kalanick et Elon Musk (fondateur de Tesla et SpaceX) pour défendre leur choix consistait à dire qu’ils pourraient avoir de l’influence sur le président en se rapprochant de lui.

Mais le décret anti-immigration a coûté cher à Kalanick, notamment à cause de l’envolé de son principal compétiteur aux USA, Lyft qui a vu exploser son chiffre d’affaires, enracinant et donnant du grain à moudre à l’opposition interne en germe au sein de l’entreprise contre lui.

Depuis, la crise au sein d’Uber n’a de cesse de s’approfondir, alimentée par le fait qu’au-delà des divergences au niveau national, les confrontations avec les jurisprudences étrangères ne lui ont pas permis de s’installer d’une façon durable sur l’ensemble du continent européen.

L’apogée d’une nouvelle ligne directrice pour surexploiter encore plus les chauffeurs

Malheureusement l’investigation déclenchée par Benchmark-capital et ses plaintes contre les attitudes autoritaires et sexistes de Kalanick, n’ont rien de progressiste. Il s’agit plutôt d’une belle manœuvre visant à mettre de côté, au moins momentanément, l’ancien cofondateur de l’entreprise et ainsi pouvoir s’accaparer la direction.

La proposition de Holder d’un changement structurel vers la « méritocratie », la concurrence avec « principes » et la reformulation d’une charte « plus inclusive et positive », ainsi que le pari de la recherche d’un nouveau directeur « qui aurait déjà fait ses preuves » ne tranche ainsi en rien avec la politique actuelle de l’entreprise, qui exploite les chauffeurs sous le label d’auto-entrepreneur, travaillant pour la plupart plus de 60 heures par semaine pour des salaires de misère. Les contestations qui ont émergés de cette sur-exploitation, réclamant par exemple un véritable contrat de travail, sont ainsi bien loin des préoccupations de la fraction « contestataire » de la direction, dont les divergences se situent sur le terrain de la stratégie pour la maximisation des profits. Le futur d’Uber passe ainsi, selon les investisseurs, par la voiture autonome (sans conducteur) et par l’élimination de la concurrence. En attendant ce temps béni, il s’agit donc de réduire au maximum « les coups salariaux », c’est-à-dire le salaire des conducteurs. De quoi promettre un avenir sombre aux travailleurs, et de potentielles luttes contre la ligne de la direction. Et ce quelle que soit, en définitive, l’issue de la guerre de pouvoir qui se joue actuellement dans les hautes sphères de l’entreprise.




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