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Monde

Scandale au Bloc de Gauche

Portugal. Le Bloc de Gauche empêtré dans un scandale de spéculation immobilière

Le 27 Juillet dernier, le Jornal Económico révélait que Ricardo Robles, élu du Bloc de Gauche à la mairie de Lisbonne avait acquis en 2014 un immeuble à 347 000 euros dans le quartier de l’Alfama, avant de le mettre à la vente après rénovation pour 5,7 millions d’euros. La nouvelle s’est rapidement transformée en un scandale politique, le Bloc de Gauche ayant fait de la lutte contre la spéculation immobilière et la gentrification de Lisbonne leur cheval de bataille lors des élections municipales de 2017. Le Bloc de Gauche, parti néo-réformiste, est proche de la France Insoumise et de Podemos sur la scène européenne. Finalement poussé vers la porte de sortie, Ricardo Robles a donné sa démission lundi. Pour autant, la direction du parti qui a fait bloc derrière son candidat brandit l’argument -cynique- de la légalité de cette spéculation. Une preuve, une fois de plus, de l’adaptation du Bloc de Gauche portugais au capitalisme et à ses institutions.

Les tags sur l’immeuble de Ricardo Robles reprenant le slogan du Bloc de Gauche « Des gens pourraient habiter ici ».
Crédits photo : Daniel Rocha - PÚBLICO

En 2014, Ricardo Robles, élu du Bloc de Gauche à la municipalité de Lisbonne, en charge des questions sociales depuis 2017, faisait l’acquisition avec sa sœur d’un immeuble d’une valeur de 347 000 euros dans le quartier de l’Alfama, célèbre pour ses maisons de Fado, et devenu le triste symbole de la gentrification touristique. Après rénovation, l’immeuble est évalué à 5,7 millions d’euros et mis en vente par une agence immobilière très cotée, avant d’être retiré de la vente pour « raisons familiales ». Les travaux allaient dans le sens d’une location à des touristes, les onze appartements de 25 à 41m2 étant équipés pour la réception de courte durée selon Mediapart. Cette affaire a bien évidemment fait scandale étant donné que le Bloc de Gauche, avec Ricardo Robles en tête de liste, avait basé sa campagne aux municipales sur la lutte contre la spéculation immobilière et la gentrification, liée au tourisme, de Lisbonne.

Le problème du logement au Portugal

Ces phénomènes, visibles tant à Porto qu’à Lisbonne, ont contribué à chasser les habitants du centre -de plus en plus réservé aux touristes- les contraignant à s’installer dans les périphéries. Cela est dû à un abandon conscient de la part des pouvoirs publiques du parc immobilier des grandes villes, déjà dégradé par les effets de la crise, facilitant ainsi la spéculation immobilière. De plus, ces politiques de non-intervention ont été combinées à une législation facilitant les conditions d’expulsions des locataires, à la libéralisation du marché des logements hôteliers et à des cadeaux fiscaux pour les investisseurs étrangers. Elles ont eu pour conséquence une démultiplication des Alojamento Local (établissements pour touristes de courte durée) dont le nombre a augmenté de 3000% en une décennie à peine selon le journal Público. Aujourd’hui, il est de plus en plus compliqué de se loger à Lisbonne en raison du manque d’offre de logement et de l’inflation du prix des loyers.

C’est d’ailleurs Robles lui-même, dans un discours à l’Assemblée Municipale en 2014, qui expliquait « le capital dirige la ville », quelques mois après son très bel investissement immobilier. C’est ce discours qui a contribué à l’élection de Robles à l’exécutif municipal en Octobre 2017, comme chargé des questions d’éducation et des questions sociales, grâce notamment à un accord avec le Parti Socialiste qui préside la Mairie. Ironie du sort, quelques jours après que le scandale ait éclaté, l’immeuble de Robles a été recouvert de graffitis reprenant un slogan du Bloc de Gauche « Aqui podia morar gente », « Des gens pourraient habiter ici », slogan parfois tagué par les propres militants du parti sur les immeubles en ruine de la capitale pour dénoncer le manque de rénovation et de logements sociaux.

La classe politique portugaise championne des scandales immobiliers

La droite a bien évidemment sauté sur l’occasion pour attaquer le Bloco, en vue des élections législatives et européennes de 2019, puisqu’elle a immédiatement exigé la démission de Robles. Pour autant, ni le Parti Social-Démocrate (PSD), ni le parti chrétien (CDS-PP) ni même le Parti Socialiste, tous trempés à un moment ou un autre dans des scandales de corruption et de spéculation immobilière, ne sont en mesure de donner des leçons d’exemplarité. Pour ne citer que les cas les plus récents, Rui Moreira, Président de la Mairie de Porto en tant qu’indépendant, bien qu’il ait été soutenu par le PSD en 2013, est aujourd’hui suspecté de conflit d’intérêt pour avoir cédé à l’entreprise immobilière Selminho à laquelle il est lié, des droits de construction sur des terrains sous protection environnementale.

António Costa, le Premier Ministre portugais est lui-même un champion de la spéculation puisqu’il a réalisé en un an quatre transactions immobilières, la plus lucrative étant celle de l’achat d’un logement pour sa fille dans le quartier du Rato à Lisbonne à 50 000 euros, revendu le double à peine quelques mois après. Il est également propriétaire d’appartements à Lisbonne loués à 550 euros, le salaire minimum portugais étant à 580 euros.

Une adaptation croissante du Bloc de Gauche au capitalisme

Mais après tout, la spéculation immobilière est légale, tout comme l’investissement de Ricardo Robles. Par cet argument, dans un premier temps les porte-paroles du parti ont d’ailleurs choisi de faire passer cet acte pour totalement banal. Catarina Martins a ainsi déclaré au lendemain du scandale que Robles était « inattaquable » puisqu’il a agi en toute légalité et moralité, et qu’il n’avait pas de raisons de quitter son poste. Après la démission de l’ex-élu municipal lundi, elle a finalement déclaré que la direction du Bloc de Gauche avait commis « une erreur d’analyse » en pensant qu’elle pouvait le maintenir dans ses fonctions et qu’il y avait bien une contradiction entre cet achat et le programme défendu par le parti. L’économiste Francisco Louçã, membre fondateur du Bloc de Gauche, a également défendu Robles lors d’une interview à la chaîne SIC avec l’argument qu’il « protégeait les gens », faisant référence au couple de personnes âgées qui vivait dans l’immeuble et a pu s’y maintenir.

Pourtant, cette affaire n’a rien d’une erreur individuelle, mais est bien un symptôme de l’adaptation totale du Bloc de Gauche aux institutions bourgeoises et aux lois du capitalisme, dont le virage le plus important a été la signature aux côtés du Parti Communiste Portugais d’un accord parlementaire de soutien au gouvernement PS libéral d’António Costa depuis 2015.

L’argument de la légalité, qui ne relève pas quant à lui d’une « erreur d’analyse », est d’un triste cynisme pour un parti qui prétend représenter les travailleurs et la jeunesse et qui a fait son succès en capitalisant un certain mécontentement chez les classes populaires et la jeunesse précaire touchée par la crise et l’austérité (elle-même légale). Oui, sous le capitalisme, se faire plusieurs millions en spéculant sur un immeuble est légal, en revanche, ce n’est sûrement pas accessible à la plupart des habitants qui désertent aujourd’hui les centres-villes, ni à ceux qui touchent un salaire de 580 euros et que le Bloc de Gauche prétend représenter. La loi est également faite pour qu’une énorme majorité de la population ne soit pas en capacité de posséder le logement dans lequel elle vit.

Derrière l’argument de la légalité se cache un autre projet qui est défendu dans le cas Robles, celui des classes moyennes aisées (et non pas seulement des travailleurs puisque tout le monde ne peut pas se payer un immeuble) qui rêvent d’accéder à la grosse propriété, d’acheter dans le centre historique de Lisbonne. Or cette absence de délimitation de classe dans le programme politique amène à une incohérence, comme pester sur la spéculation alors que certains de ses membres y contribuent, puisqu’en dernière instance leur programme n’est pas incompatible avec celui des capitalistes. Le cas Robles pourrait donc avoir à moyen terme des effets sur la base sociale du Bloc de Gauche et déclencher une crise profonde du parti entre sa base militante et ses dirigeants. Ce scandale est similaire à l’affaire Galapagar qui a secoué Podemos l’année dernière, au sujet de l’achat par Pablo Iglesias et sa compagne d’une villa à 660 000 euros. La véritable nature de ces partis de gauche réformiste se voit mise à nue à travers ces scandales : ils n’ont rien d’antisystème et ne défendent pas les intérêts des exploités.

Des manifestants de 2011 contre la Troïka aux riches propriétaires immobiliers, le visage des cadres du Bloc de Gauche a bien changé.




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