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Monde

Navires de guerre et décret anti-ONG en Méditerranée

Rome et Paris s’affrontent sur le dossier libyen sur le dos des migrants

En plein été, les frictions se poursuivent entre le gouvernement italien et Macron sur le dossier libyen. Rome refuse que Paris ne prenne la main sur la question de la mise en place d’un accord d’union nationale, dominé par le général Haftar qui a la confiance de Macron ; un accord, plus favorable aux intérêts de l’impérialisme français qu’à ceux des multinationales italiennes. Les premières victimes des ces dissensions sont, d'ores et déjà, les migrants qui essayent de traverser la Méditerranée. Photo Philippe Wojazer. AFP

Le ministre des Affaires étrangères italien a été très clair lors de sa conférence de presse tenue ce mardi en présence de l’envoyé spécial de l’ONU pour la Lybie, le libanais Ghassam Salameh : « c’est à nous que revient le leadership sur la Libye », a déclaré Angelino Alfano, ancien dauphin de Silvio Berlusconi, personnage clef, aujourd’hui, du gouvernement de centre-gauche de Paolo Gentiloni. Et pour lier les paroles aux actes, l’Italie a envoyé plusieurs navires de guerre dans les eaux territoriales libyennes, officiellement en soutien des garde-côtes libyens pour contrer les flux de migrants. La frégate Tremiti, qui a jeté l’ancre dans le port de Tripoli, remplace la Borsini, qui est restée en rade pendant cinq jours.

Et si le porte-parole de la Marine libyenne, Ayoub Qassem, lié au gouvernement de Tripoli, a donné la bienvenue aux navires italiens, c’est un autre son de cloche qu’a fait entendre le général Belqasim Kalifa Haftar. C’est ce dernier qui contrôle la Cyrénaïque et l’Est du pays, la région productrice de pétrole, et que Macron souhaiterait investir d’un rôle essentiel pour la « reconstruction de la Libye ». « Il y a trop de négociateurs [autour de la table] et trop ‘d’accords’, pour un résultat, au final, proche de zéro », a dénoncé le ministre Alfano en conférence de presse, à l’adresse de Paris. Rome, qui n’a toujours pas digéré l’opération anti-Fincantieri sur le dossier des chantiers navals de Saint-Nazaire, souhaite reprendre le rôle qui était le sien au cours des dernières années de la dictature de Kadhafi. L’impérialisme italien, en effet, a été déplacé progressivement au profit d’autres intérêts, dont ceux de Paris, depuis l’intervention franco-américaine contre la Libye en 2011 qui a transformé le pays en une poudrière.

Les principales victimes de ce « cours nouveau » de la politique italienne en direction de la Libye sont les migrants qui tentent de traverser la Méditerranée. Ils se retrouvent pris en otage par les différents intérêts impérialistes qui instrumentalisent la question et souhaitent la sous-traiter aux autorités de Tripoli, quelles qu’elles soient. C’est la raison pour laquelle le gouvernement italien a mis en place un « Code de conduite » auquel doivent souscrire les ONG qui viennent en aide aux migrants et qui interviennent dans les eaux territoriales italiennes ou au niveau des côtes libyennes. En réalité, il s’agit de limiter les actions de sauvetage en mer des ONG. Celles qui n’y souscriraient pas sont l’objet de pressions qui ont mené, dernièrement, à l’immobilisation du Luventa, de l’ONG allemande Jugend Rett. Dans le viseur des autorités italiennes, il y a également Médecins Sans Frontière, qui a refusé de signer la charte, mais également des personnalités impliquées sur le front de l’aide aux migrants depuis la Sicile comme le père Mussie Zerai, prêtre érythréen, pourtant candidat au Prix Nobel de la Paix et accusé par la justice italienne de complicité avec les trafiquants libyens qui organisent les trajets des migrants sur des embarcations de fortune.

Au sein même du gouvernement italien, des voix s’élèvent contre cette nouvelle directive anti-migrants, à l’instar du ministre Delrio, proche du Vatican, qui a indiqué comment le texte contrevient à la législation internationale en matière de droit maritime et de sauvetage en mer. Le ministre de l’Intérieur, Minitti (Parti Démocrate, centre-gauche), soutenu par le Président du Conseil, Gentiloni, s’est défendu de ces accusations en rappelant son parcours politique (il est issu de l’ancien Parti Communiste Italien), pour se justifier, sur sa gauche, et en soulignant que le texte a été voté par une commission parlementaire mixte à l’unanimité. En attendant, la droite italienne (Berlusconi), les populistes de Beppe Grillo et l’extrême droite de Salvini applaudissent des deux mains. Du côté de Paris, la solution serait la création de camps de concentration, sur les côtes libyennes, gérées par les autorités locales et baptisées « hotspots » pour bloquer le flux de migrants. Les deux faces d’une même médaille ultraréactionnaire et meurtrière appelée Europe forteresse.




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