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Débats

A 70 ans du schisme Staline-Tito - Partie 3

Rupture Tito-Staline. Quand la Yougoslavie refuse l’annexion économique de Moscou

Voici la troisième partie de la série d’articles que Révolution Permanente publie pour les 70 ans de la rupture entre Staline et Tito. Ici nous revenons sur les dimensions économiques de cette rupture.

Lire les parties antérieures :

  •  Partie 1 : Yougoslavie. A 70 ans de la rupture entre Staline et Tito, évènement majeur de l’après-guerre
  •  Partie 2 : Schisme Staline-Tito. Les dimensions politiques de la rupture

    La rupture avec Staline en juin 1948 a aussi eu des causes et des conséquences économiques parallèlement et liées aux causes et conséquences politiques. En effet, à la fin de la guerre les militants communistes yougoslaves, mais aussi les travailleurs yougoslaves, attendaient beaucoup de l’URSS. Ils espéraient que les soviétiques les aideraient à procéder à l’industrialisation du pays, ce qui permettrait de résoudre le problème de surpeuplement dans les campagnes et d’accroître les richesses du pays.

    Cependant, les illusions du début allaient vite tourner en désillusion une fois les propositions soviétiques, largement défavorables aux yougoslaves, présentées. Si dans un premier temps, le Parti Communiste Yougoslave (PCY) allait accepter les conditions imposées par Moscou, la Yougoslavie continuait d’être considérée comme le relai étranger de la politique intérieur soviétique. En effet, l’attitude de la bureaucratie stalinienne à la fin de la guerre à l’égard de sa nouvelle « périphérie » d’Europe de l’Est et Centrale a été marquée par un parasitisme de « puissance victorieuse » et par une tentative de subordonner le développement de ces pays aux intérêts de la bureaucratie soviétique.

    La Yougoslavie n’y fera pas figure d’exception. Comme l’explique Catherine Samary dans son ouvrage sur l’autogestion yougoslave : « c’est la question des « sociétés mixtes » qui créa le plus de tensions : au départ les communistes yougoslaves n’étaient pas opposés. Ils estimaient qu’elles seraient une aide au développement économique de la Yougoslavie, même si une partie des bénéfices de ces co-entreprises devait revenir en URSS. Au printemps 1946, ils consentirent à leur création. Mais les représentants de l’URSS définissaient dans les termes suivants l’objectif de ces société –selon Dedijer : ‘‘primo (…) assurer le monopole russe sur toutes les branches de notre industrie et secundo (…) exploiter nos ressources naturelles, et notamment nos matières premières. Autrement dit, nous devions rester une source de matières premières pour une industrie plus développée’’.

    Alors que les théoriciens marxistes yougoslaves avaient dénoncé les mécanismes de l’échange inégal, selon la structure du marché capitaliste – les échanges « socialistes » proposés ne valaient guère mieux. « Nous avons tout ce qu’il vous faut dans l’Oural » disaient les soviétiques pour convaincre les yougoslaves de s’appuyer sur l’industrie du Grand Frère.

    Au contraire (…) les dirigeants du PCY estimaient essentiel que chaque pays pût développer ses propres capacités productives. (…) Mais ils jugèrent les propositions de société mixte faites par les soviétiques inacceptables : dans l’évaluation de l’apport de chaque partie on n’aurait pas tenu compte du fait qu’il s’agissait de ressources naturelles yougoslaves ; en outre tous les produits exportés par l’industrie pétrolifère devaient être réservés à l’Union Soviétique, au gré de ses besoins, et exemptés de taxe fiscale ou de droits d’exportation pendant cinq ans ; enfin la société devait avoir l’exclusivité de la distribution ».

    Si les communistes yougoslaves refusaient d’accepter les traités proposés par l’URSS en pointant, avec raison, que ceux-ci ne les aideraient pas à sortir du retard économique et culturel et qu’au contraire les rendrait dépendants de l’URSS, cela ne les empêchait pas d’avoir une politique quasiment semblable à l’égard de l’Albanie qu’ils souhaitaient, à l’époque, intégrer à la Yougoslavie. Selon Eric Vigne, « le PCY proposait au PCA [Parti Communiste d’Albanie] l’élaboration d’un plan quinquennal d’exploitation des matières premières agricoles et minérales albanaises dont le traitement industriel serait effectué dans les autres républiques fédérées de Yougoslavie, en échange de biens manufacturés ».

    Après la rupture de 1948, Staline utilisera cyniquement « la défense des intérêts du développement albanais » contre la Yougoslavie, alors que jusqu’à présent il avait complètement dénigré et ignoré les Albanais. Toujours selon Eric Vigne : « Le 22 septembre 1947 le Kominform était créé à Szklarska Poreba, soit trois mois seulement après la visite d’Enver Hoxha à Moscou, mais Staline n’invita pas le PCA à la réunion. L’Albanie y était représentée par la Yougoslavie, soit que Tito l’eût exigé, soit que Staline – organisant le Kominform pour renforcer son contrôle sur le PCY – ait préféré ne pas consolider la position de la Yougoslavie en invitant le PCA. Il est en effet probable que lorsqu’il vint à Moscou en juillet pour y signer un accord économique, Enver Hoxha ait prévenu Staline de la situation créée au sein du PCA par la constitution d’une tendance majoritaire pro-yougoslave, exigeant l’unification de l’Albanie et de la Yougoslavie dans le cadre de la Fédération balkanique proposée par Tito. Dans les deux hypothèses, Staline tint l’Albanie – et le PCA – pour la chose des Yougoslaves ». Vladimir Dedijer rapporte dans ses mémoires également des opinions de Staline à propos des Albanais : « ‘‘Quels gens primitifs et arriérés sont les Albanais !’’ dit-il un jour à l’ambassadeur yougoslave à Moscou, Vladimir Popović, et quand celui-ci lui fit observer qu’ils étaient « très courageux et fidèles », Staline s’empressa de rétorquer : -Ils sont fidèles comme des chiens, mais c’est la caractéristique des primitifs ».

    Quoi qu’il en soit, l’attitude du PCY vis-à-vis de l’Albanie sera utilisée plus tard comme une des « preuves » de l’hostilité de celui-ci envers l’URSS et de sa « déviation nationaliste ». Tout cela était évidemment cohérent avec la vision de Staline selon laquelle la tâche internationaliste principale (et exclusive) du mouvement communiste dans les différents pays, et maintenant des pays du « glacis », devaient être de contribuer à la défense des intérêts de l’URSS et à la construction du socialisme dans ce pays. Comme l’explique René Girault, « l’insistance avec laquelle le nationalisme était condamné n’était évidemment pas fortuite. L’objectif majeur de la condamnation du « titisme » était bien de mettre un terme aux solutions nationales-communistes, c’est-à-dire à la propension des nouveaux gouvernements communistes, dans les démocraties populaires, à se tourner vers des « voies nationales » pour aller vers des changements politiques, économiques et sociaux tout en gardant une certaine solidarité avec le modèle soviétique ».

    Un autre argument utilisé par Staline contre le PCY, pour montrer sa déviation « antisoviétique » et même « pro-capitaliste », a été l’absence de collectivisation (forcée) des terres. Or, comme le disent Jean-Arnault Derens et Catherine Samary : « les réticences envers la collectivisation forcée des terres, loin de recouvrir un projet « capitaliste », correspondait à ce qu’avait été une des conditions (et des promesses) essentielles de cette révolution : la distribution des terres à la paysannerie pauvre qui était la principale base de masse de l’armée yougoslave et du parti communiste ».

    Cependant, la rupture de juin 1948 ayant signifié la fin de tous les programmes d’aide et de coopération entre la Yougoslavie et l’URSS et le reste des pays d’Europe de l’Est, c’est-à-dire dans les faits un blocus économique, Tito et le PCY feront quelques « gestes » pour essayer de convaincre Moscou qu’ils étaient toujours dans la « bonne voie ». C’est dans ce cadre qu’ils procèdent dès 1949 à l’expropriation forcée des terres, ainsi qu’à la fermeture de la frontière gréco-yougoslave en 1948, ce qui aura pour conséquence l’étouffement et, postérieurement, l’écrasement total du soulèvement communiste en Grèce, comme le souhaitait Staline. Mais rien n’y fera, Staline ne reviendra pas sur sa décision. Bien au contraire, on lancera une campagne de calomnies dans les organes de presse de tous les Partis Communistes contre le PCY, ainsi qu’une purge des éléments « titistes » dans les rangs de ces partis.

    Cet isolement politique et économique poussera les communistes yougoslaves à introduire des modifications dans leur système à partir du début des années 1950, comme c’est le cas notamment de l’introduction de l’autogestion soi-disant en opposition à « bureaucratisme » soviétique. Mais jusqu’où est allée effectivement cette rupture avec les méthodes, le bureaucratisme et les conceptions théoriques staliniennes ? C’est ce que nous analyserons dans la prochaine partie.

    Bibliographie citée :

    • SAMARY Catherine, Le marché contre l’autogestion. L’expérience yougoslave, La Brèche/Publisud, 1988.
    • VIGNE Eric, « Le guru et son avatar », in BERTOLINO Jean, Albanie, la sentinelle de Staline, seuil, 1979.
    • DEDIJER Vladimir, Le défi de Tito. Staline et la Yougoslavie, Gallimard, 1970.
    • GIRAULT René, « La rupture avec Staline et le Kominform en 1948 », in De l’unification à l’éclatement. L’espace yougoslave, un siècle d’histoire, ouvrage collectif, Collection des Publications de la BDIC, 1998.
    • DERENS Jean-Arnault et SAMARY Catherine, Les conflits yougoslaves de A à Z, Les éditions de l’Atelier/Editions ouvrières, 2000.



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