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Culture et Sport

Sur la psychiatrie

Sommes-nous tous malades mentaux ? manifeste contre les abus de la psychiatrie

Nous partageons une note du licencié en psychologie Juan Duarte, originellement publiée dans La Izquierda Diario.

Source : La Izquierda Diario

Sauver le normal. Un regard d’initié sur l’épidémie de maladie mentale (2013) est le titre original du livre du psychiatre nord-américain Allen Frances qui vient de sortir en castillan. Avec une abondance de faits, il se concentre sur un plaidoyer critique contre la marchandisation de la psychiatrie, la médicalisation croissante des comportements et son utilisation comme manière de générer du profit pour les capitaux liés au commerce de la santé mentale.

Il est symptomatique qu’il s’agisse d’un regard jeté depuis l’intérieur même du système psychiatrique : Allen a participé à la rédaction du DSM III (en 1980 ; l’acronyme désigne en anglais le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux), a occupé d’importantes responsabilités au sein du système universitaire dans les prestigieuses (et puissantes) universités de Cornell et de Duke et finalement était en charge de l’équipe qui a rédigé le DSM IV.

On pourrait dire qu’il s’agit d’une conscience repentie des « excès de la psychiatrie, une part mea culpa, une part j’accuse, une part cri du cœur ». Donc son ouvrage est très significatif et admet plusieurs lectures.

L’auteur veut « sauver les personnes normales et la psychiatrie », car « les intérêts commerciaux se sont emparés de l’industrie médicale » créant « une course frénétique aux diagnostics, aux traitements et aux tests » ce qu’on peut qualifier « d’inflation diagnostique ».

Les données sont effarantes : un adulte sur cinq aux États-Unis consomme au moins un médicament psychiatrique ; 11 % des adultes et 21 % des femmes ont pris un antidépresseur en 2010 ; presque 4 % des enfants prennent un quelconque stimulant ; 25 % des personnes hospitalisées en gériatrie ont pris des antipsychotiques ; 6 % de la population nord-américaine est dépendante aux psychotropes et ces derniers causent plus de morts que les drogues illégales.

Effarante est aussi l’ampleur du commerce de ces produits : les antipsychotiques ont généré 18.000 millions de dollars de bénéfices en 2001 (6 % de la vente totale de médicaments), les antidépresseurs ont chiffré des recettes à hauteur de 11.000 millions et pour les produits traitant les TDAH (trouble de déficit de l’attention) on atteint les 8.000. La consommation d’antidépresseurs a quadruplé entre 1988 et 2008.

Le livre est divisé en trois séquences. Dans la première, Allen défend le concept de « normalité » qui « est en train de perdre tout sens ; il suffit, pour en être convaincu, de voir que tout le monde est plus ou moins malade » et il soutient une conception « pragmatique et utilitariste » : étant donné qu’il n’y a pas de critère scientifique pour diagnostiquer les troubles mentaux, il est nécessaire de déterminer les limites statistiques à partir de termes adaptatifs.

Dès lors, il critique la marchandisation qui étend les limites des diagnostics pour « vendre des maladies psychiatriques » et des pilules, créant ce qu’il appelle « de fausses épidémies ». Même si son travail est centré sur les États-Unis, on peut comprendre que le phénomène est mondial, par l’effet de la mondialisation capitaliste.

Allen souligne « l’inflation diagnostique » générée par « le marketing de l’industrie pharmaceutique », les « épidémies » d’autisme, de trouble bipolaire et de trouble du déficit de l’attention étant les plus évidentes. Et cela illustre bien les mécanismes de ce marketing : il s’agit d’étendre le marché de psychotropes déjà utilisés à de nouvelles populations, comme les enfants (les clients parfaits : le diagnostic de trouble bipolaire infantile a été multiplié par 40 sur les 15 dernières années) ou les personnes âgées.

Les dépenses pour la recherche sont infimes en comparaison de celles allouées à la publicité. Les bénéfices sont aussi monstrueux que les amendes payées paraissent dérisoires (Glaxo a payé 3 000 millions de dollars en 2012). Même la manière dont les placebos peuvent générer des bénéfices en millions est décrite.

L’utilisation de la publicité directe est centrale dans la création de ces « épidémies », comme le rôle néfaste des médecins des premiers soins qui prescrivent des produits psychotropes (80 % d’antidépresseurs et 90 % d’anxiolytiques). On doit aussi inclure les liens de l’industrie pharmaceutique avec les rédacteurs du DSM (Allen lui-même reconnaît que 56 % de sa propre équipe était lié à ces capitaux).
La façon dont opèrent les laboratoires vis à vis des psychiatres (voyages, congrès, argent, prestige et « formation ») est aussi traitée. Le rôle des neurosciences qui ont servi fallacieusement à appuyer la nosologie de nouvelles maladies ainsi que celui de la « chimie cérébrale » et les scanners qui l’accompagnent est souligné avec insistance pour ce qui concerne l’actuel DSM (V).

La section II aborde les « modes psychiatriques » et fait le parcours des erreurs commises par le DSM IV (le trouble bipolaire infantile par exemple, ajouté à l’utilisation d’antipsychotiques pour les enfants de 2 à 3 ans ; ou le syndrome d’Asperger, que dépeignent les scénaristes de la série The Big Bang Theory.)

De même, les erreurs que présente aujourd’hui le DSM V (« trouble de dérégulation disruptive de l’état psychique », qui pourrait conduire à médicaliser n’importe quel enfant et les risques futurs de diagnostics écartés mais qui posent des possibilités concrètes pour « l’hypersexualité » future, un « trouble mixte anxieux-dépressif »). Révélatrice est l’analyse de la pression des institutions judiciaires étatiques pour donner une fin ouvertement punitive et répressive à la discipline psychiatrique (violeurs).

Dans la troisième partie, l’auteur développe une série de propositions pour « dompter la bêtise de l’inflation diagnostique et sauver le monde de l’épidémie dévastatrice de maladies psychiatriques ». C’est là qu’apparaît le revers de sa vision naturalisante de l’ordre social (capitaliste) ébauchée auparavant : l’illusion qu’il ne s’agit que d’une question de volonté politique et de régulations légales.

L’écart entre le problème et la « solution » est abyssal : Allen se compare – non sans quelque raison – à lui-même critiquant le complexe médico-industriel et à Eisenhower en ce qui concerne le cynisme de ses propositions.

En tant que critiques, on peut souligner son insistance pour la défense disciplinaire de la psychiatrie, laquelle tend à naturaliser son rôle biopolitique et sa défense des manuels statistiques qui entrent dans l’administration de la « normalité ». Un autre point problématique est constitué par le biologisme de sa conception des comportements, qui seraient des données naturelles déterminées par l’évolution comme le propose Richard Dawnkins : l’ADN comme sujet du changement (la culture jouant un rôle superficiel).

Sur cette ligne, Allen soutient une conception utilitariste et une pragmatique adaptative de la normalité (« la courbe de Gauss » expliquerait n’importe quel phénomène mental) et de la psychiatrie. Finalement, brille surtout par son absence le manque de point de vue historique, pierre angulaire à nos yeux, qui impliquerait la critique tout ensemble du capitalisme et du rôle de l’Etat et de ses institutions dans la constitution de la subjectivité.

C’est seulement à partir de là qu’il sera possible – et nécessaire – de mettre à nu les intérêts historiques qui jouent dans les disciplines de santé mentale, et, surtout, d’envisager une perspective qui ira plus loin que la dénonciation d’un témoin.