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Syrie. Pourquoi Trump menace de « dévaster économiquement la Turquie » ?

Trump a menacé de « dévaster économiquement » la Turquie si elle attaquait les kurdes en Syrie. Derrière ces menaces se cache avant tout le besoin de maintenir les équilibres régionaux que la défense des alliés américains.

Le président nord-américain, Donald Trump, a lancé un message très dur à l’égard de la Turquie sur son compte Twitter. Alors que Trump parlait du retrait progressif des troupes nord-américaines de la Syrie, il a lancé : « nous allons dévaster économiquement la Turquie si elle s’en prend aux Kurdes [en Syrie] ».

Les réactions des dirigeants turcs ont été immédiates. Le ministre des Affaires Etrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a ainsi déclaré que la Turquie « n’avait pas peur et qu’elle ne se laisserai pas intimider par aucune menace ». Le porte-parole du président turc, İbrahim Kalın, a quant à lui déclaré que « les terroristes ne peuvent être vos partenaires et alliés. La Turquie attend des Etats Unis d’honorer notre partenariat stratégique et ne veut pas que cela soit embrouillé par la propagande terroriste ».

En effet, à la mi-décembre, Trump a annoncé la fin de la mission des Etats Unis en Syrie suite à la victoire sur Daesh. La conséquence directe de cela est le départ des 2 000 troupes nord-américaines de la Syrie dans les prochains mois. Beaucoup d’analystes craignent que la Turquie profite du « vide » laissé par les Etats Unis et lance une nouvelle offensive contre les positions Kurdes au nord et nord-est du pays. Certains rapports parlent de 80 000 soldats turcs stationnés à la frontière syrienne, prêts à lancer l’offensive militaire la plus importante depuis l’invasion de la partie orientale de l’île de Chypre en 1974.

Beaucoup ont également dénoncé l’attitude nord-américaine comme une « trahison » à l’égard des Kurdes, alliés fondamentaux dans la lutte contre Daesh. Cependant, cette alliance a toujours été purement tactique pour les Etats Unis. Washington est plus intéressé à préserver son alliance stratégique avec d’anciens partenaires régionaux comme la Turquie. C’est cela que l’on a vu lors de l’offensive d’Erdogan contre les forces kurdes à Afrin.

Un œil sur Téhéran

Cependant, cette fois l’administration nord-américaine ne semble pas prête à laisser autant de marge de manœuvre à la Turquie face aux forces Kurdes dans une région sensible. En effet, les Etats-Unis ont profité d’une opportunité pour annoncer leur retrait après un semblant de « victoire » contre « le terrorisme ». Cependant, ils sont conscients du « vide » qu’ils laissent sur le terrain en retirant leurs dernières troupes.

Le principal danger pour les intérêts nord-américains et ceux de leurs alliés (notamment Israël et l’Arabie Saoudite) c’est l’Iran. On craint effectivement que Téhéran profite du départ des Etats-Unis pour élargir son influence dans la région et ainsi affecter l’équilibre dans la région.

Ainsi Washington espérait que la Turquie joue ce rôle de « contention » de l’influence iranienne. Or, même si cela n’est pas une surprise pour personne, Ankara semble plus intéressée d’anéantir les forces combattantes kurdes que de bloquer l’influence iranienne, que la Turquie ne voit pas vraiment comme une « menace » (en tout cas pas au même niveau que les Etats Unis et ses plus proches alliés régionaux).

Equilibre régional

C’est en ce sens que l’on peut comprendre « l’avertissement » de Trump à la Turquie : un « coup de pression » sur la Turquie pour qu’elle s’aligne vraiment derrière les objectifs fixés par les Etats Unis contre l’Iran et éviter que le départ nord-américain ne provoque un déséquilibre de pouvoirs dans une région explosive.

Pour ce faire, dans le même tweet, Trump fait une proposition qui a tout l’air d’un compromis : la création d’une « zone tampon ». Même s’il ne précise rien sur cette proposition, les autorités turques n’ont pas hésité à signaler leur accord avec elle. En effet, pour la Turquie une « zone tampon » permettrait de « protéger » sa frontière et d’éviter qu’une force armée kurde conséquente se forme de l’autre côté de la frontière.

Du côté des Etats-Unis, l’intérêt est là encore lié à l’Iran. Même si cela semble peu probable, on ne peut en effet pas exclure qu’une offensive turque dans le territoire contrôlé par les forces kurdes n’entraine une intervention des forces gouvernementales et des milices chiites pro-iraniennes, et ainsi ouvrir un risque que l’Iran finisse par en tirer profit.

Ainsi, les déclarations de Trump n’ont rien à voir avec une quelconque « fidélité » vis-à-vis de son allié kurde. L’impérialisme nord-américain a déjà largement démontré qu’il est capable d’abandonner ses alliés d’hier si une nouvelle alliance plus favorable se présente à lui. La question centrale est de maintenir l’équilibre régional et d’éviter que les intérêts nord-américains soient affectés par le départ annoncé des troupes étatsuniennes.

Cependant, rien ne peut garantir que la Turquie cède à la pression américaine, ni que la Turquie soit capable (et ait la volonté) de bloquer l’influence iranienne, ni que les Kurdes acceptent les plans nord-américains de « zone tampon », en tout cas sans que cela n’ouvre des fissures dans le camp kurde.




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