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Santé et social

Témoignage de Camille, auxiliaire de vie, femme et précaire

Nous publions le témoignage d'une travailleuse qui nous raconte une journée classique de son quotidien en tant qu'auxiliaire de vie et nous parle des problèmes qu'elle rencontre.

Crédits photo : AFP / NICOLAS TUCAT

Je m’appelle Camille*, j’ai reçu une formation pour exercer un métier que j’aime beaucoup. Je suis auxiliaire de vie auprès de bénéficiaires, que ce soient des personnes âgées en partie autonome ou ayant des maladies affectant leur vie quotidienne ou encore des adultes ayant un handicap ne leur permettant pas de faire des gestes simples tous les jours. Ce métier est passionnant mais il est bien difficile à plusieurs égards.

Depuis quelques temps maintenant, je suis employée dans une association d’aide à la personne, j’étais dans d’autres entreprises auparavant que j’ai quittées car les emplois étaient tous aussi précaires. Pour l’heure mon contrat est un CDI à temps partiel, correspondant à un forfait équivalent à une paie de 850 euros par mois, rien de plus. Je vous raconte une journée de travail ordinaire que bien trop de travailleuses comme moi expérimentent. C’est un secteur où ce sont principalement des femmes qui sont employées, précarisées, un travail qui ne permet pas en tout cas de joindre les deux bouts à la fin du mois.

Pour commencer ma journée, mon réveil sonne à 6h30 pétantes, le temps de me préparer et je pars vers 7H en transports en commun, mon sac à dos rempli de ce qui pourrait m’être utile dans la journée : un tee shirt de rechange, une collation pour tenir durant la matinée ou mon repas quand j’ai un peu de temps à midi, de la lecture, le téléphone portable de l’entreprise qui me sert avant tout de badge pour que mes employeurs puissent vérifier que je suis bien à mon travail. Mais il me sert aussi pour vérifier mon planning journalier.

Aujourd’hui en l’occurrence, je commence à 8 heures à quelques kilomètres de mon lieu d’habitation. Le transport en commun est devenu au fil des semaines mon nouveau lieu de vie. Il me faut ainsi 1 heures de transport pour arriver à l’adresse de mon bénéficiaire. Ce jour là, j’aurai pas moins de 5 interventions auprès de différents bénéficiaires. Les uns toujours plus loin que les autres, je sais déjà que je passerai une bonne partie de ma journée en transport dans les transports, en bus, en métro ou en tramway.

Ce matin, mon bénéficiaire est de bonne humeur, ce n’est pas toujours le cas. Je prends soin de lui, je l’aide dans les gestes de la vie courante. En deux heures, je dois gérer plusieurs situations ; de son hygiène personnelle, à la vérification de la prise de ses médicaments, je nettoie son appartement et je commence à faire ces prochains repas selon la disponibilité des produits dans son frigo ou placard.
Parfois la situation hygiénique du bénéficiaire nous contraint à répondre à une demande de leur part pour les aider à prendre une douche alors que cela ne rentre pas forcément dans le contrat d’aide du bénéficiaire mais comment humainement les laisser face à leurs difficultés sans agir ? Des fois c’est l’équipe soignante elle-même qui nous laisse cette tâche alors que dans la nomenclature infirmière la toilette est mieux prise en charge financièrement. Cet acte d’hygiène fait par un infirmier est mieux payé qu’une heure de travail pour moi.

Il est 10 heures, je me dépêche pour aller à la deuxième adresse pour une heure de travail. Je rencontre un sérieux problème, la deuxième adresse se situe au strict opposé du lieu que je viens de quitter, je dois y aller sans plus attendre, en trente minutes, mais les bus à disposition ne me permettront d’atteindre la deuxième adresse qu’en 45 minutes. Je vais devoir pointer en retard. Je commence à stresser car ce retard mettra un décalage définitif sur toute ma journée de travail. J’appelle l’association qui m’emploie pour indiquer le retard que je vais avoir et je leur explique encore une fois qu’il est impossible d’atteindre mon point d’arrivée dans le temps qu’ils me donnent. On me rétorque ainsi qu’il faut faire avec, je sens déjà que la gestion de planning ne fait pas partie de leurs points fort... Je vais rentrer tard ce soir.

J’arrive enfin vers 10h 50 à la deuxième adresse, j’ai engrangé 20 minutes de retard, pas le temps de me plaindre, je dois m’occuper de savoir comment va la personne. Il me regarde avec un grand sourire. Je sens que sa solitude l’épuise et, malgré les rapports de confiance que j’ai instaurés avec lui tout en gardant une distance, et encore une fois malgré lui avoir expliqué que c’était inapproprié et violent envers ma personne de toucher mes hanches, je lui enlève la main comme signe de désapprobation face à ce geste que je rencontre malheureusement trop souvent durant mes journées de travail. Des aides soignantes m’ont raconté que parfois certains d’entre eux sont en érection quand elles leur font des soins d’hygiènes corporelles, mais elles ne se sentent pas particulièrement soutenues par leurs hiérarchies. La sexualité est un tabou, et les réunions qui, dans les entreprises, permettraient de soutenir psychologiquement ces personnels professionnels sont souvent inexistantes. Ces bénéficiaires sont souvent seuls, avec peu de contact humain et très souvent la seule personne avec qui ils peuvent développer un lien social ce sera moi, l’auxiliaire de vie. Je ne sais pas si je dois leur en vouloir, mais il me semble que de par leur âge avancé certains profitent de nous, les femmes, auxiliaires de vie, pour faire passer un message de détresse sentimentale et sexuelle qui reste un sujet trop souvent occulté dans mon métier.

Il est presque 12h30 heures et je devrais déjà être arrivé pour mon troisième bénéficiaire. Si j’accumule trop de retard à midi, il devra manger en début d’après-midi. 13 heures, je suis enfin chez lui et je me mets de suite à la préparation du repas. Heureusement, les jours d’avant, les autres auxiliaires de vie ont préparé quelques plats, malheureusement par manque de temps mon bénéficiaire va devoir manger le même menu qu’il y a deux jours. Cela me rend mal à l’aise mais je n’ai pas le choix, j’ai pris trop de retard pour pouvoir lui préparer un bon plat comme j’aimerais le faire et j’ai beaucoup de tâches à faire dans son appartement pour qu’il puisse se sentir à l’aise dans un environnement propre.

C’est enfin l’heure de ma pause repas, il est 14 heures passées. J’ai dû m’acheter un sandwich que j’ai payé de ma poche. Je n’ai pas vraiment le temps de m’arrêter, je le mangerai en chemin pour récupérer mon retard de la matinée. Encore une fois l’adresse de mon nouveau bénéficiaire se trouve à l’opposé, cela devient une habitude, je me retrouve dans le même quartier que plus tôt le matin. Cette fois-ci j’ai une heure de travail avec une dame âgée qui tient souvent des propos racistes et discriminants. Je me détache du discours qu’elle tient et laisse la personne proférer des insultes. Je boue à l’intérieur de moi et j’imagine la difficulté pour toutes les auxiliaires de vie qui se sentiront insultées parce qu’elles sont noires, musulmanes, arabes.

A 16 heures je pars. J’ai une pause de deux heures, je suis à l’opposé de mon appartement. J’aimerai pouvoir y aller juste pour me reposer mais l’aller-retour prendrait tellement de temps que sur deux heures de pause j’aurais même pas 20 minutes de tranquillité chez moi. A la place je vais me poser dans un jardin avec un livre. Durant ma pause, je reçois un appel de l’association, je vais devoir aller chez un bénéficiaire supplémentaire à 19 heures.

Ma journée de travail est enfin finie, il est plus de 20 heures et le temps de rentrer à mon domicile il sera presque 21 heures. Je suis éreintée de ma journée, j’aurai passé 12 heures hors de mon domicile et si seulement c’était une rare journée de travail, mais c’est presque tous les jours comme ça. A la fin du mois dernier j’ai reçu mon salaire d’un peu plus de 850 euros. Je suis lessivée et en colère. Mon contrat stipule que mon forfait est annualisé, il est donc probable qu’à cette allure, il y ait un mois où je travaillerai peu car je doute que l’entreprise cherche à me payer des heures supplémentaires. J’ai l’impression de m’être faite berner quand aux conditions de travail promises, qui devaient être meilleures que celles de mon ancienne entreprise. A la fin je travaille toute la semaine et un week-end sur deux, j’ai peu de place pour du temps libre, ma famille, mes ami(e)s et ma vie sociale et beaucoup d’entre eux se demandent comment j’arrive à tenir. Mes soirées se résument donc à manger et dormir dès le moment où je rentre, prise par une fatigue physique et psychique trop importante.

Aujourd’hui, je suis révoltée face aux conditions de travail de mon secteur d’emploi. Je sais que les aides auprès du public dont je m’occupe tendent à se réduire, que se soit par la baisse du budget alloué à la sécurité sociale ou le budget des conseils généraux qui finance l’APA ( allocation personnalisé d’autonomie), ce qui va faire peser encore une fois sur les familles les plus modestes le coût financier de ces baisses. Malgré les mobilisations de l’an dernier dans les EHPAD et les entreprises d’aide à domicile, rien n’a vraiment bougé. Pour permettre toujours plus de profit, les travailleuses sont de plus en plus pressurées durant leur travail et doivent accomplir toujours plus de tâches en moins de temps. La précarité dans mon travail est très fréquente et se sont surtout les femmes qui en payent le prix puisque ce sont elles qui sont majoritaires dans se secteur. Pourtant la hiérarchie dans nos entreprises est souvent masculine.

C’est un travail qui est passionnant mais trop souvent dégradant envers les travailleuses et les bénéficiaires. J’espère que ce témoignage qui, probablement et malheureusement, ressemble à bien d’autres vies de femmes et travailleuses en tant qu’auxiliaire de vie va mettre en lumière le besoin urgent que mon emploi soit mieux reconnu et que les conditions de celui-ci changent. Je pense que le meilleur moyen serait que les entreprises d’aide à domicile deviennent entièrement un service public pour atteindre de meilleures conditions pour les personnes dont je m’occupe et pour les travailleuses. Des formations fréquentes pour gérer des profils de bénéficiaires bien différents. Une sécurité de l’emploi assurée et une amélioration du revenu pour supprimer l’emploi précaire.

*Nom d’emprunt




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