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Débats

A 70 ans du schisme URSS-Yougoslavie - Partie 4

Tito rompt avec l’URSS. Une rupture avec Staline, pas avec le stalinisme

Voici la quatrième partie de la série d’articles que Révolution Permanente publie pour les 70 ans de la rupture entre Staline et Tito. Ici, nous revenons sur les ruptures et surtout les continuités entre le titisme et le stalinisme.

Lire les parties antérieures :

- Partie 1 : Yougoslavie. A 70 ans de la rupture entre Staline et Tito, évènement majeur de l’après-guerre
- Partie 2 : Schisme Staline-Tito. Les dimensions politiques de la rupture
- Partie 3 : Rupture Tito-Staline. Quand la Yougoslavie refuse l’annexion économique de Moscou

La rupture entre Staline et Tito a signifié une grande commotion dans le monde : pour la première fois le « bloc stalinien » se fissurait jusqu’au point d’une rupture. Boycottée par ses « frères socialistes », rejetée par le bloc impérialiste, personne ne pensait que la petite Yougoslavie tiendrait longtemps. En outre, un conflit armé entre l’URSS et la Yougoslavie n’était pas exclu. Ce « schisme » montrait aussi, avec une clarté éclatante, devant des millions de travailleurs à travers le monde, le caractère réel du stalinisme et son rôle néfaste pour la lutte pour le socialisme dans la politique mondiale. Malgré la campagne de calomnies, la persécution et les purges « anti-titistes » dans les PC à travers le monde, beaucoup de militants de ces partis s’interrogeaient sur les agissements de Staline et la bureaucratie soviétique.

La rupture et l’isolement postérieur de la Yougoslavie ont conduit Tito et PCY à s’interroger sur le « modèle » stalinien et à essayer de se différencier de ce dernier. Bien qu’ils aient entrepris par la suite des réformes, ils ne rompront pas complètement avec les méthodes staliniennes ni avec certaines de ses conceptions théoriques.

En effet, le titisme était une sorte de « bureaucratie créative ». Mais les « originalités » du titisme par rapport au « modèle stalinien » seront avant tout d’ordre économique, notamment avec l’introduction de l’autogestion et de certains mécanismes marchands dans l’économie. Et cela ne pouvait pas en être autrement car remettre en question le régime politique bureaucratique de parti unique et d’absence de toute démocratie soviétique, entre autres, signifiait remettre en cause le pouvoir de la bureaucratie titiste et du PCY lui-même. Il n’est pas étonnant en ce sens que l’une des premières mesures prises par le titisme au lendemain de la rupture ait été « la même que Staline mais à l’envers » : plus de 10 000 personnes ont été enfermées dans les prisons yougoslaves pour « pro-soviétisme ».

Cette répression se fera sentir aussi aux niveaux les plus élevés du parti, d’abord en 1948 avec la purge des « staliniens », mais surtout à partir des années 1950. Ainsi, comme explique Joseph Krulić à propos des purges au sein du parti : « [Milovan] Ðilas a été limogé en janvier 1954 après avoir critiqué le style des dirigeants et avoir remis en question le monopole de la Ligue des Communistes et a connu plusieurs périodes d’emprisonnement entre 1957 et 1966. Ranković a été limogé en juin 1966, sous prétexte d’avoir mis un système d’écoute auprès de Tito lui-même : en réalité, une seule chose est sure, c’est son opposition à la réforme [marchande] de 1965 et au nouveau cours décentralisateur ». Il en sera de même pour d’autres vieux dirigeants de la Ligue Communiste Yougoslave dont l’orientation ne correspondra plus à celle du tandem Tito-Kardelj (l’idéologue le plus influent du régime).

Un autre élément de continuité avec le stalinisme se verra dans le fait que le titisme n’abandonnera jamais la conception de la « construction du socialisme dans un seul pays ». Malgré les succès du début, quelques années plus tard, cela constituera un obstacle absolu au développement économique et social du pays. En effet, bien que la nationalisation de l’économie représentait un grand progrès et ouvrait de grandes possibilités de développement socialiste pour la Yougoslavie, le manque de travailleurs qualifiés et de ressources techniques représentaient une limite à l’accroissement de ses forces productives. Comme pour le cas de l’URSS et des autres pays du « bloc socialiste », l’aide du prolétariat des pays capitalistes avancés était indispensable. Mais, cela impliquait avoir une politique révolutionnaire conséquente et internationaliste pour, d’une part, aider les travailleurs des pays capitalistes avancés, à commencer par ceux d’Europe, à prendre le pouvoir et, d’autre part, pour soutenir les travailleurs et les masses des autres Etats ouvriers bureaucratisés à se débarrasser de la bureaucratie. Le titisme par sa nature sociale et politique même était incapable de jouer un tel rôle.

Justement l’exemple du limogeage de Milovan Ðilas est significatif de cette incapacité du titisme à incarner cette alternative révolutionnaire pour les travailleurs face au stalinisme. Ðilas avait été écarté du pouvoir en 1954 lorsqu’il avançait une critique de la bureaucratie soviétique, mais aussi de la « bureaucratisation » du régime yougoslave. Cette critique n’était pas seulement dérangeante parce qu’elle visait également le titisme mais aussi parce qu’elle risquait de perturber les relations entre l’URSS et la Yougoslavie qui, après la mort de Staline en 1953, étaient en train de s’améliorer.

En effet, la « réconciliation » a été concrétisée en 1955 quand Khrouchtchev est allé en personne à Belgrade pour s’excuser des crimes de Staline. Mais en 1956 un autre évènement allait mettre à l’épreuve les « bonnes relations » entre la Yougoslavie et Moscou et ici aussi Milovan Ðilas allait être impliqué : la Révolution des conseils en Hongrie. En effet, selon Jean-Arnault Derens et Catherine Samary, « en 1956, la Yougoslavie autogestionnaire accueille avec enthousiasme le mouvement des conseils ouvriers surgis en Pologne et en Hongrie. La direction yougoslave, comme Ðilas, dénonce la première intervention soviétique en Hongrie. Mais les divergences s’affichent ensuite : probablement soucieux de ménager Khrouchtchev, venu à Belgrade s’excuser des crimes de Staline, les dirigeants titistes acceptent en tout cas l’argument du Kremlin (selon ce dernier, une contre-révolution se développait en Hongrie) pour cautionner le deuxième envoi de tanks soviétiques. Milovan Ðilas, qui persiste dans son soutien à cette « contre-révolution » retourne en prison. La publication de La nouvelle classe dirigeante à l’étranger en 1957 lui vaut une prolongation de peine. Celle de Conversations avec Staline, lui rapporta quatre années supplémentaires (…) Il y passera en tout neuf ans ». On aperçoit mieux avec ces exemples à quelle distance se trouvait le titisme d’une politique révolutionnaire, internationaliste et « antistalinienne ».

Le Mouvement des Non-alignés

Cette orientation « internationaliste » de soutien à la répression de la bureaucratie du Kremlin contre les ouvriers en lutte en Hongrie trouvait son pendant de conciliation de classe dans le « Mouvement des Non-alignés ». Marx dans une phrase très célèbre disait : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Promu par Tito, associé à Nasser et Nehru, les dirigeants égyptien et indien respectivement, le mouvement des Non-alignés était une sorte de « farce tiers-mondiste » de la politique stalinienne des « fronts populaires » avec la bourgeoisie « progressiste ».

En effet, cette fois c’était une alliance exclusivement avec la « bourgeoisie progressiste » (et encore) des pays coloniaux et semi-coloniaux. C’était une politique ouvertement de conciliation de classe et de coexistence pacifique avec le capitalisme tiers-mondiste. Ainsi, selon Philippe Aubert de la Rue : « « Notre conception de la coexistence », a dit le maréchal Tito, qui s’est à maintes reprises employé à la définir, « c’est, d’une part, la possibilité et la nécessité de l’existence commune d’états ayant des systèmes différents, et c’est d’autre part la réaffirmation du droit de chaque pays de s’organiser et de se développer comme il l’entend ». Transposée dans la pratique internationale, la coexistence signifie donc le non-alignement sur les camps Est et Ouest, cette attitude servant, selon les porte-paroles yougoslaves, non seulement les intérêts de leur pays, mais également la paix mondiale en favorisant le bon voisinage et les relations pacifiques de pays dont les moyens et les régimes diffèrent. (…) D’autre part, la Yougoslavie s’est toujours défendue d’aspirer à la constitution d’un « troisième bloc ». Elle a explicitement reconnu l’hétérogénéité des pays [non-alignés], « cette véritable mosaïque » sociale, géographique, politique. Ses ambitions se limitent donc à inciter les « non alignés » (en pratique les afro-asiatiques) à synchroniser leurs attitudes et à renforcer ainsi leur position dans l’arène internationale, notamment à l’ONU ,où l’importance numérique du Tiers-Monde pèse lourd dans les votes » (sous-ligné par nous).

Ce pacifisme « onusien » et la défense de la politique du « bon voisinage » affichés par le titisme n’étaient autre chose qu’une répétition de la politique stalinienne vis-à-vis de la Société des Nations dans l’entre deux guerres. Une politique qui visait à maintenir de façon utopique le statu quo mondial. A l’époque, Léon Trotsky faisait la remarque suivante à la politique internationale de Staline et de la bureaucratie soviétique : « Ayant trahi la révolution mondiale, mais s’estimant trahie par elle, la bureaucratie thermidorienne s’assigne pour objectif principal de "neutraliser" la bourgeoisie. Elle doit, à cette fin, se donner l’apparence modérée et solide d’une véritable gardienne de l’ordre. Mais pour le paraître durablement, il faut à la longue le devenir. L’évolution organique des milieux dirigeants y a pourvu. Reculant ainsi peu à peu devant les conséquences de ses propres fautes, la bureaucratie a fini par concevoir, pour assurer la sécurité de l’U.R.S.S., l’intégration de celle-ci dans le système du statu quo de l’Europe occidentale. Quoi de meilleur qu’un pacte perpétuel de non-agression entre le socialisme et le capitalisme ? La formule actuelle de la politique étrangère officielle, largement publiée par la diplomatie soviétique, à laquelle il est bien permis de parler le langage conventionnel de la carrière, et aussi par l’Internationale communiste, qui devrait, semble-t-il, s’exprimer dans la langue de la révolution, dit : "Nous ne voulons pas un pouce de territoire étranger, mais nous n’en céderons pas un du nôtre." Comme s’il s’agissait de simples conflits territoriaux et non de la lutte mondiale de deux systèmes inconciliables ! ».

De façon encore plus utopique encore, Tito estimait qu’il pourrait devenir le « vrai » garant de la paix mondiale, menacée constamment par les deux blocs dans le cadre de la Guerre Froide, en constituant une organisation regroupant des pays du « Tiers-Monde » pour faire pression sur les puissances impérialistes ainsi que sur l’URSS pour « préserver la paix ».

On voit comment une direction qui interdit à l’intérieur de ses propres frontières tout regroupement syndical et/ou politique de la classe ouvrière et des classes populaires indépendant de l’appareil étatique et de la LCY et ses organisations périphériques, qui étouffe tout droit de critique de la part des masses travailleuses, qui dirige l’économie du pays selon les intérêts d’une couche privilégiée en gaspillant les richesses nationales ne peut pas avoir une politique internationale qui soit cohérente avec les intérêts des exploités et des opprimés, c’est-à-dire une politique socialiste et révolutionnaire. La continuité des méthodes bureaucratiques et des conceptions théoriques du stalinisme auront de lourdes conséquences y compris sur les aspects les plus « originaux » du titisme par rapport au stalinisme. En ce sens le titisme est resté une variante du stalinisme.

Bibliographie citée :

  • KRULIC Joseph, « Le titisme : originalité et banalité d’un communisme », in De l’unification à l’éclatement. L’espace yougoslave, un siècle d’histoire, ouvrage collectif, Collection des Publications de la BDIC, 1998.
  • DERENS Jean-Arnault et SAMARY Catherine, Les conflits yougoslaves de A à Z, Les éditions de l’Atelier/Editions ouvrières, 2000.
  • MARX Karl, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1851 (consulté le 7/7/2011 sur : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum3.htm).
  • AUBERT DE LA RUE Philippe, « Le neutralisme yougoslave », in Politique étrangère N°4 - 1961 - 26e année pp. 327-342.
  • TROTSKY Léon, « La révolution trahie », 1936 (https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revtrahie/frodcp.htm).



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